— Ah ! maman ! C’est le bonheur ! c’est la joie ! Bonne nuit, ma mère… chère maman ! Bonne nuit.
Il la quitta, et s’en fut tout courant réveiller Annette comme il faisait quand elle était enfant… « Elle doit dormir comme un plomb ! Ça ne fait rien… Elle sera si contente de mon bonheur. » Mais il n’était que dix heures du soir, et la petite masque veillait dans sa chambre. Quand son frère entra, elle serra vivement un joli cahier à fermoir où elle était en train d’écrire… à Albert — des choses destinées à rester inconnues de tout le monde, même de lui, à moins que… un jour…
— Petite sœur ! petite sœur ! Tu ne sais pas ! Je me marie !
On eût dit vraiment qu’il allait partir de ce pas pour la mairie voisine.
— Maman veut bien ! Ah ! que je suis heureux !… Tu auras une bonne et jolie sœur. Tu l’aimeras aussi, toi ? Tu me reprochais hier d’être devenu silencieux ; pardonne-moi ; j’étais absorbé, inquiet. Mais c’est fini. Je te conterai tout ça… Tu peux tout dire à Pauline…
Tout dire à Pauline !… Elle savait déjà son malheur, Pauline. Elle l’avait deviné. Elle l’avait toujours pressenti. Sous prétexte de tenir compagnie à sa mère infirme, elle vivait depuis quelque temps presque confinée chez elle, repliée dans l’attente du mariage fatal. Elle avait jugé Mademoiselle Déperrier une de ces charmeuses contre lesquelles les simples bonnes filles ne peuvent pas lutter et elle n’avait pas même essayé.
Annette, sa fine tête dans sa main, le coude appuyé sur le joli cahier à fermoir, regardait son frère aller et venir par la chambre comme un vrai fou. Au hasard de la rencontre, il déplaçait çà et là un bibelot sur une étagère. Il dérangeait les chaises pour passer là où il n’avait que faire. Il détruisait la belle ordonnance des petits cadres dressés sur le guéridon. Il s’écriait : « C’est fragile, ça ? » et jonglait avec ça, qui était fragile. C’était un flacon de jade ou quelque mignonne boîte d’écaille… Et elle, toujours accoudée sur son livre de confidences, heureuse du bonheur d’enfant que montrait son frère, songeait : « Ah ! si Albert, un jour, pouvait m’aimer comme ça ! »
V
Mademoiselle Déperrier prit, dès le lendemain, avec Madame d’Aiguebelle, l’attitude d’une personne qui n’aura jamais la sottise de se targuer de ses avantages. Elle attendit toutes les avances. Elles lui furent faites par cette mère qui se croyait menacée d’une mort prochaine, et qui voulait assurer, avant de mourir, le bonheur de ses enfants.
La petite Annette fut gentille, encourageante. Dans son cœur tendre, délicat, formé par une telle mère, il y avait place pour cette pensée que Mademoiselle Déperrier, devant se juger dans une situation inférieure, était en droit d’attendre qu’on vînt à elle.