Elle, Madeleine, n’était pas de celles qui se révoltent, mais bien de celles qui se résignent. Le moyen, d’ailleurs, de résister, elle ne l’avait pas eu toute petite. Maintenant le pli était pris. C’était une écrasée. Elle essuya le verre de ses lunettes, terni par ses larmes, et retourna à ses élèves.

Quant à Berthe, c’était le type banal de la mondaine évaporée. Expérimentée toutefois, elle était de bon conseil dans les choses de galanterie. Personne ne savait mieux qu’elle ce qu’une fille ou une femme doit livrer pour assurer son triomphe sur les hommes, et doit réserver pour n’être pas perdue. Avec toutes ses légèretés de conduite, celle se maintenait dans un monde honorable par un prodige de légèreté d’esprit, par une incomparable souplesse de mouvements. — Était-elle ceci ou cela ? Ou, seulement, en avait-elle l’air ?… Si c’était ça, elle aurait assez d’esprit pour se cacher… « Non, ce n’est qu’une étourdie ! Et puis, elle est si amusante ! »

Sur ce dernier mot, on lui pardonnait tout. Berthe consultée à fond une première fois, avait déclaré :

— Tes d’Aiguebelle ? Attends un peu… J’ai entendu parler de ça… Ça fait partie de droit, même sans en être, de ces ligues qu’on appelle : le Relèvement des âmes ou : la Morale reconstituée. Il y a un fond de pasteur protestant, dans ces catholiques-là ! C’est embêtant comme tout, mais ça se sauve par la campagne. Si tu aimes les champs, ma chère, tu seras heureuse, je ne te dis que ça ! Si tu aimes le Midi, alors c’est un miracle : tu seras supra-heureuse. Ils doivent y aller dans l’été, — quand les autres vont en Suisse, — sous prétexte que les pays chauds paraissent mieux à leur avantage pendant la canicule. Eh bien ! crois-moi, ne les contrarie pas, parce que vois-tu, l’hiver ailleurs qu’à Paris, il n’en faut pas. En as-tu tâté ? Non. Eh bien ! crois m’en sur parole, et fais tes conditions avant le mariage !

Quand Marie, après la mort de sa mère, alla prendre congé de Berthe et lui demander de nouveaux conseils, la sémillante petite dame vit d’un coup d’œil instantané toute la gravité de la situation nouvelle :

— Sac à papier ! la principale difficulté, — pas mince ! — c’est que la noble mère de ton grave fiancé voudra te voir pleurer la tienne. Prends garde à ça. C’est un retard d’un an. Ton écueil, c’est le deuil… (Tiens ! des vers !) Si tu as l’air de désirer le mariage malgré ton deuil… non, hein, là, vrai, tu sens que ça n’est pas possible, avec leurs idées d’empotés !… Alors, que vas-tu faire ? Tes gestes, tes paroles vont être épiés, pesés, ma chère, dans des balances de bijouterie ! A ta place, je prendrais un parti crâne : au couvent ! comme dans toutes les histoires écrites. Au bout de deux mois, ton fiancé se sentira devenir fou, parce que l’absence, le silence, ça nous embellit et ça les irrite… Il s’exalte. Il maigrit… Cette fringale, non ! tu vois ça d’ici, et il t’enlève ! La mère, touchée, vous bénit… car elle vous bénira, souviens-toi de ce que je dis. C’est dans leur note. C’est inévitable… Et voilà mon ordonnance : au couvent ! Fais-en ce que tu voudras. Quant à accepter l’offre de la marquise de Jousseran, c’est fini, ça. Plus possible. N’y pense même pas. Trouve un prétexte, — diable !

— Alors le couvent, tu crois ? dit Marie.

— Dame ! c’est au moins une idée à creuser. Creuse, ma chère. Creusons ensemble. Mais à vue de nez, c’est ça… Voyons, ne comprends-tu pas que tu te mets à l’abri de tout, dans un couvent ? Tu as un rôle difficile à jouer, n’est-ce pas ? et devant des connaisseurs sévères ?… Eh bien, disparais !… Et puisqu’en restant muette dans la coulisse tu es sûre du grand succès, — n’hésite pas !

Le banquier Larrieu, qui rôdait sans cesse autour de Marie Déperrier et venait à son jour, l’avocat Goiran, le baron Lagrène et quelques autres, — elle ne les avertit pas plus de son départ, que les bohèmes oubliés.

Elle demanda seulement à Berthe des nouvelles du petit Machin.