Peu de temps après, — le mariage du comte Paul d’Aiguebelle avec Mademoiselle Marie Déperrier était décidé. Madame d’Aiguebelle avait parlé d’abord à Madame Déperrier. Il n’y eut pas de demande solennelle. Les choses semblèrent, tout de suite, arrangées depuis très longtemps.
Restait à fixer la date. On parla de la fin de janvier. Il fut convenu que, en octobre, Mademoiselle Déperrier irait passer quelques semaines au château d’Aiguebelle. Paul, pendant ce temps, habiterait un cottage qu’il avait, à un quart de lieue d’Aiguebelle, sur le bord de la mer. Comme il allait être heureux de pouvoir lui faire visiter ce domaine d’Aiguebelle, avec ses grands bois de pins qui dévalent en bataillons serrés, jusqu’à la mer, du flanc des collines aux pentes légères. Ils se promèneraient ensemble, les heureux fiancés, sur les plages de sable, à l’ombre des pins-parasols, sous les mimosas, dans les lauriers-roses. Comme elle l’aimerait, maintenant, ce Midi glorieux, fait pour servir de cadre à tous les bonheurs rêvés ! Comme elle l’aimait déjà !
Les d’Aiguebelle quittèrent Paris vers le milieu du mois de juillet. Deux mois plus tard, Marie leur annonçait la mort subite de sa mère. La marquise de Jousseran, toujours bonne pour elle, lui proposait de l’emmener à Hyères. Elles habiteraient la villa que venait d’acheter cette aimable dame. Toutes deux partiraient bientôt, dans huit ou dix jours.
On comprend qu’il ne pouvait plus être question, pour le moment, d’aller, au château d’Aiguebelle, jouer les fiancées heureuses.
Marie écrivit toutes ces grosses nouvelles à la comtesse.
Elle ne pouvait s’empêcher de voir que la mort de sa mère ne nuisait nullement à ses intérêts ; au contraire. Il n’y a pas de malheur, si grand soit-il, qui ne contienne une part de bien, ou en lui-même ou dans ses conséquences. Madame Déperrier était vraiment gênante, parce qu’elle trahissait, plus que sa fille, la vulgarité de leur race, les trivialités cachées de leur genre de vie. Dieu l’avait rappelée à lui. Qu’y faire ? Il faut vouloir ce qu’on ne peut empêcher ! Mademoiselle Déperrier ne se désola pas longtemps. Cependant la mort de sa mère lui interdisait la gaieté : Madame d’Aiguebelle, qui ne la revit pourtant que huit mois plus tard, ne devait plus l’entendre rire aux éclats. Ce fut un avantage dont Marie ne se douta point, et ce fut le plus grand service que lui rendit jamais sa pauvre mère.
VI
Avant de quitter Paris, pour aller passer le temps de son deuil non pas à Hyères, comme celle l’avait voulu d’abord, mais dans un couvent, à Lyon, Mlle Déperrier ne prit congé que de trois personnes : sa sœur Madeleine le professeur, — son amie de pension, Berthe de Ruynet, mariée à un marquis de boulevard et de trottoir, — et Pinchard, le pauvre Pinchard, le père Théramène.
Avec sa sœur, elle avait eu une conversation froide, dans laquelle elle lui avait fait comprendre, d’un ton sans réplique, que, n’ayant pas, comme elle, un de ces bons métiers qui assurent l’existence, elle garderait, jusqu’à nouvel ordre, les revenus de leur mère… Elle était encore bien honnête, affirma-t-elle, car tous les titres étant au porteur, il n’aurait tenu qu’à elle de les faire disparaître sans même lui en parler… Enfin, elle espérait faire bientôt un beau mariage ; elle récompenserait alors sa sœur de son dévouement.
Madeleine Déperrier se laissa imposer l’obligation de montrer ce dévouement-là. Habituée dès l’enfance à se voir préférer sa petite sœur, à se voir dépouiller pour elle de ses poupées et de ses chiffons, elle la considérait tout de bon comme une de ces créatures supérieures devant lesquelles on est contraint, par la destinée, de s’effacer en toute occasion, à qui on ne peut, sans injustice, appliquer la commune mesure.