Marie avait dix-sept ans, le jour où elle avait eu avec Léon la première de ces conversations… loyales, où elle s’exprima tout entière par un besoin naturel de confession, de sympathie. Avec celui-là aucune confidence n’était humiliante. Elle n’avait rien à lui apprendre des trivialités de sa vie. Elle avait tout intérêt à s’en plaindre, à exalter en lui le désir de la consoler, de se dévouer pour elle !

Il se rappelait les moindres détails de cette conversation où elle lui avait dit positivement qu’elle le préférait à tous les autres. C’était un après-midi où il avait mis pour la première fois son uniforme de sous-lieutenant.

Elle lui parla d’abord avec amertume de ses souffrances d’orgueil, car la destinée commune à tous lui paraissait intolérable. N’était-elle pas d’une autre essence, plus intelligente, avec des droits établis d’avance à une haute fortune ?… « Eh bien, songez donc, mon cher ! ma sœur Madeleine est un petit professeur de lycée, et, ce qui est plus grave, elle en a l’air, avec sa myopie et ses lunettes ! Moi, je vais tous les soirs dans le monde, depuis un an, grâce aux belles relations que s’est faites ma mère, présentée par son frère le colonel, — mais tous les matins, depuis que ma sœur est en fonctions, qui est-ce qui aide au ménage ? Ça n’est pas ma mère toute seule. Elle est bien trop molle pour ça ! C’est moi ! J’ai beau protester. Ma mère répond que c’est une économie sérieuse. Si je ne fais pas la cuisine, comme Cendrillon, je n’aurai pas la robe couleur de lune… Elle calcule assez mal, ma mère ! Compte-t-elle pour rien ce que mes mains perdront à ce jeu en finesse et en blancheur ? La beauté est le capital visible d’une jeune fille pauvre… » Elle ajouta en riant : « Il y en a un autre qui, tout caché qu’il soit, n’est pas moins important. Le premier attire l’amour ; le second est pour imposer, plus tard, l’absolue confiance… sans laquelle le bonheur est impossible. »

Après ces derniers mots, prononcés d’un ton de sentimentalité ironique, elle redevint sérieuse.

— Si vous saviez ce que je souffre à toute heure, dans mon légitime orgueil !… Voyons, dites, est-ce que ces mains-là sont faites pour la couture — dites franchement, — ou pour le balai ?

Il les prit et les baisa.

— Est-ce que ces lèvres-là sont faites pour souffler la poussière dans l’angle des étagères à bibelots ?

Il l’attira vers lui et il baisa ses lèvres qui demeurèrent froides et immobiles.

Quand il eut fini, elle éclata de rire.

— Les mains, les lèvres, fit-elle… je n’ajouterai rien, ni vous non plus… En voilà assez. C’est très agréable, mais il ne faut plus. Nous avons abusé de ça quand nous étions jeunes ! A partir d’aujourd’hui, je me range… Je comprends trop le danger !… Pour une jeune fille, ça serait la ruine !… »