Léon eut un élan de toute sa personne vers la coquette fille qui, un doigt sur les lèvres, posa sur la bouche du jeune homme son autre main, avec laquelle elle le repoussa, en lui disant : « Chut ! soyez sage ! Allons, c’est assez. »
Il se calma.
— Ce qui me fait le plus souffrir, le croiriez-vous, c’est mon père ?
Le père vivait alors. Il mourut trois ans plus tard, comme elle avait vingt ans.
— Vous n’imaginez pas à quel point il est commun ! Je sais bien qu’il travaille de son mieux pour gagner un peu de ce malheureux argent. Mais n’aurait-il pas pu trouver le moyen d’en gagner davantage et vite ? Est-ce que, par le temps qui court, on ne peut pas s’endormir pauvre et se réveiller millionnaire ? Qu’est-ce qu’il faut pour ça ? De l’audace… encore de l’audace ! Et quand on a des filles à marier, c’est une honte de ne pas penser à l’argent avant tout ! Lui, c’est un poltron. Nous sommes à une époque d’égalité, n’est-ce pas ? Eh bien ! je ne vois pas pourquoi, plus belle que la fille du marquis de Lagrène ou du ministre Durandeau, par exemple, — je ne serais pas aussi bien mise qu’elles… Alors ? — Eh bien ! non, il travaille chez un notaire, — dont il fait toute la besogne, il est vrai, — mais il gagne cinq mille francs à cette besogne sans prestige, cinq mille francs qui disparaîtront avec lui !… C’est indigne, au fond ! Savez-vous ce qu’il nous laissera pour tout potage ? Trois mille livres de rente, — ce qui, joint à la dot de ma mère, nous fera cinq mille. — Et il y a ma sœur… Celle-là, j’espère bien, puisqu’elle à un métier, me laissera sa part. Je m’arrangerai pour ça au besoin… Toutes les valeurs sont au porteur… Laide comme elle est, qu’a-t-elle besoin d’argent ?… Ah ! elle fera bien de renoncer à l’amour, celle-là ! »
Tout cela n’était pas d’une âme généreuse, mais Monsieur Léon écoutait ce langage sans sourciller. Il n’avait pas de surprise. Il avait vu se former cette personne morale, jour par jour, depuis leur petite enfance. D’ailleurs, n’est-ce pas là, songeait-il, le train ordinaire du monde, le niveau habituel de toutes les âmes ? Ne sont-ce pas là des pensées à l’effigie des pensées courantes ? seulement, à l’ordinaire, on cache ça, parce qu’on ajoute une hypocrisie à toutes les hontes.
Il la regardait et songeait âprement qu’elle était belle.
Elle poursuivait :
— Il a toutes les vulgarités de son métier, mon père. Pourquoi avoir honte du mot, avec vous ? C’est un clerc de notaire, voilà tout ! A une époque où cependant le dernier des saute-ruisseau vous a des airs de gommeux gentilhomme, il a l’air d’un paysan, lui ! Oui, il s’habille comme un paysan ! Que voulez-vous ? pas de race !… Je ne sais vraiment pas comment je suis sa fille !… C’est heureux qu’il ne nous accompagne nulle part ! Ma mère a su y mettre bon ordre. C’est une femme de tête, après tout… L’avez-vous vu manger à table, cet homme ?… Ça suffit à le juger : il tourne son pain avec ses doigts, en pleine sauce ! C’est un maniaque — et assommant !… Enfin, il faut vivre avec son mal… jusqu’au mariage !
Elle le regarda d’une certaine manière : « Tu es bête de n’avoir pas le sou : tu m’aurais tirée de là, toi ! »