— En vérité ? et comment ?

— … Un jour, on nous fit boire à la santé du roi, par surprise…

— Oui, je sais comme on vous racole ! Une fois la rasade bue, un pauvre diable est considéré comme engagé, sans qu’il puisse se dérober : il est soldat. Jolis soldats, ma foi ! Et joli métier que celui de racoleur ! Encore une réforme à faire ! qu’en dites-vous, Thérèse ?

Celui des trois hommes qui venait d’implorer pitié, reprit assurance :

— Maître Gaspard, vous êtes un homme juste ; vous devez comprendre… Nous n’avons jamais eu d’autre école que la guerre ; la guerre, où l’on nous a poussés malgré nous, nous obligeait à faire, par ordre, justement ce qui, jusque-là, nous avait été défendu : tuer !… Si nous faisions cela, on nous promettait la gloire… Oui, la veille de notre engagement, le meurtre nous était interdit, comme le plus punissable des crimes. Et voilà que tout à coup la guerre nous le permettait… La paix faite, nous voilà renvoyés chez nous, tous trois ; et chacun de nous rapporte… quoi ? quelque blessure, un peu gênante pour un travail honnête… et quoi encore ? pas une dardenne en poche !… Cependant il faut manger ! Alors nous avons cru pouvoir, sans trop de honte, nous comporter chez nous comme nous le faisions chez l’ennemi… et nous avons, à notre façon, fait, pour notre compte… la guerre !

— La guerre à vos frères, à vos frères ! cria Gaspard, la guerre aux vieilles gens ! aux femmes, à vos nourriciers les paysans, la guerre à des gens qui vous croient leurs amis !… une guerre de lâches !… Je n’en veux pas entendre davantage. Vous êtes les pauvres sans pitié, les soldats sans bravoure ! Vous serez pendus ! pendus ! haut et court ! et à l’instant !… Qu’on les pende !

Les trois misérables tombèrent à genoux ; et ils criaient : « Grâce ! Gaspard… Prends-nous avec toi !

Gaspard réfléchit un moment, puis :

— Êtes-vous repentants ? Saurez-vous obéir ?

— Nous le jurons ! crièrent-ils, d’un élan commun.