— Vous serez des passants toujours bien reçus chez moi, dès l’instant qu’ils sont gens de qualité et le prouvent. C’est bien simple. Voici la fable dont nous bernerons ce Paulac : l’Hôtel des marins est une hôtellerie princière, sans pareille, où tous les soirs sont soirs de fêtes, de jeu et de bal. Vous improviserez le texte de vos rôles. C’est ce que les acteurs du théâtre italien appellent la comedia dell’ arte.
— Et s’il vous arrivait des gens non prévenus ?
— Mon hallebardier les préviendrait. Du reste personne d’inattendu ne viendra. J’ai vu tous nos amis.
— Mais, dit le gros marquis asthmatique, si l’archevêque lui-même arrivait ?
— Il est homme à rire d’un jeu si parfaitement innocent.
— Mais, insista un gentilhomme d’esprit critique, je comprends bien que nous jouons la comédie aux dépens de ce Paulac ;… seulement je ne vois pas où se tiendra le public ?
— Le public c’est nous, les acteurs ; nous sommes notre propre public. Chacun de nous rira de tous les autres ; il y aura des répliques et des incidents pleins d’imprévus ; je ne les connais donc pas. Ils embarrasseront les sots qui ne peuvent manquer de se trouver parmi… vous… J’ai d’ailleurs pris soin d’inviter mes honorables conseillers Leteur et La Trébourine.
— Et ce Paulac, le connaissez-vous, au moins un peu ?
— Mais saperjeu ! si je le connaissais, il me connaîtrait, et il n’y aurait plus de farce possible ! j’ignore son caractère, et c’est bien ce qu’il y a de plus intéressant dans l’affaire. Est-ce un esprit badin ou un mélancolique ? Et, lorsqu’il saura qu’on l’a si impertinemment joué, comment prendra-t-il la chose ? Pour des sédentaires tels que nous, cela fleure l’aventure sur place, la bonne aventure, ô gai !… Ce personnage vient prendre des informations sur les agissements du Parlement ? Eh bien, messieurs, nous lui donnons le sujet d’un joli rapport, et qui fera comprendre à Sa Majesté combien ses agents savent mal garder un secret, car enfin nous devrions ignorer, nous, l’Hôtel des marins, que ce Paulac arrive avec une mission de son Excellence le lieutenant-général de police. Comment sauvera-t-il l’honneur de sa corporation ? Ces questions m’amusent au delà de toute idée ; et je vous prie, chers amis, de partager mon contentement. Vous n’en éprouverez jamais de mieux motivé.
— J’entends bien, j’entends bien ! grogna le critique ; mais, dans le fond, je ne comprends rien à un excès de gaîté motivé par ceci : qu’au moyen d’un déguisement on se fera passer pour ce qu’on n’est point ! Il n’y a pas là si grande nouveauté, et je souhaite, ami Marin, que votre pièce ait plus de succès que je n’en prévois.