— Je t’avais pourtant écrit, pour être sûr d’avoir, dans ta baraque, qu’on nous avait vantée à tort, des logements dignes de notre maître et de nous ! Nous entendons être reçus selon notre rang et nos mérites.
Pour le coup, le président Marin fut estomaqué et faillit demeurer coi. Ainsi, il s’était flatté d’éblouir ses hôtes avec les magnificences d’une hôtellerie princière ; et voilà qu’elle était traitée de vulgaire auberge ! et que lui-même était malmené comme un gargotier ! Toutefois il n’accusa que la fâcheuse éducation des domestiques de M. de Paulac ; et l’idée ne lui vint pas, ni à ses amis, qu’il était en présence d’imposteurs, ni surtout qu’il avait pu être trahi par quelque mauvais plaisant. A la vérité, comparées à ses riches salons, les chambres qu’il venait de montrer au majordome n’étaient qu’ordinaires. Philosophiquement, il se dit que, sans doute, M. de Paulac était richissime, et ses gens, dans Paris, habitués aux somptuosités de quelque admirable palais. Il répondit, dissimulant ainsi une réelle déconvenue :
— Monsieur, si vous voulez rire, je suis votre homme, car j’aime à oublier, gaîment et le verre en main, lorsque j’en ai le loisir, les ennuis de la vie, qui sont nombreux et inévitables. Mais si ce n’est point par esprit de badinage que vous traitez avec tant d’irrévérence les meilleures chambres de ma maison, je vous prierai d’aller chercher un gîte à la Mule rouge ou au Lapin inconvenant. Au surplus, j’ai un âge qui interdit aux plaisants les familiarités excessives ; et tout aubergiste que je sois, j’entends, après tout, demeurer le maître chez moi. Si cela vous convient, attendez ici l’heure du souper. Sinon, bonjour, bonsoir ; personne ne vous retient ; les portes ne sont même pas encore fermées. Mon hôtel n’est pas une geôle ; vous n’êtes pas ici au bagne.
Sanplan, à ce mot, tressaillit involontairement.
— J’ai pourtant à mon service, poursuivit Marin, assez de gardes-chiourmes pour bouter hors les fâcheux trop impertinents, et pour forcer à être libres dans la rue ceux qui prétendent prendre trop de libertés dans mon respectable intérieur. A bon entendeur salut, et qui a des oreilles, les secoue ! J’ai dit, monsieur le secrétaire.
— Monsieur, répliqua Bernard avec un grand sang-froid, j’aime les gens à caractère ; et vous en êtes… Nous ne voulions que rire, vous sachant d’humeur aimable… Notre maître aime à rire aussi, et nous permet certains badinages…
— Et, acheva Sanplan, votre hôtel est tel, qu’en vérité, dans ce monde mortel, oncques je ne vis tel hôtel !
Marin ôta son bonnet ou sa toque ; et, saluant bas, il fit voir son crâne, nu au point de paraître indécent, et qui, luisant comme une boule ivoirine, semblait avoir été moulé dans un mortier non de président du Parlement, mais de cuisinier provençal authentique. Il resalua.
Les deux faux domestiques de Paulac lui rendirent cérémonieusement ses saluts, et les assistants se sentirent tout réjouis par l’heureux dénouement de l’altercation.
A ce moment, un coup de cloche se fit entendre ; et tout le monde attendit avec impatience l’entrée du visiteur nouveau, Paulac peut-être. En effet, le hallebardier, au bout d’un instant, annonça :