« Magnificat anima mea civitatem dracenam !

Il chantait d’une voix si magistrale qu’elle domina tous les murmures et tous les bruits. Un vaste silence se fit. Alors, il prononça un sermon, dont le souvenir ne s’est pas encore perdu :

— Mes très chers frères, et mes chères sœurs, je suis venu à vous, sur cette douce monture, qui sied à l’humilité d’un bon chrétien, pour vous apporter des paroles de paix et d’amour ! — Vous vous demandez, tournés les uns vers les autres : « Quel est celui-ci ? Qui de nous le connaît ?… Personne. » Et lui-même vous répond : « Connaissez-vous Sainte Roseline ? Oui, vous la connaissez, ou plutôt vous la connaissiez jadis, mais vous l’avez oubliée ! oubliée et délaissée ! Vous la négligez — et je suis, moi, un envoyé de Sainte Roseline. Les moines qui conservent dans leur chapelle, pour votre gloire, son corps miraculeux, vous les oubliez comme vous oubliez la sainte ! — Et c’est pour vous rappeler à vos devoirs envers elle et envers eux que j’ai bâté et bridé mon âne ; et tous deux nous sommes venus vous dire : Memento quia pulvis es ! Souvenez-vous que vous êtes poussière, et que, à l’heure finale de votre vie, vous ne serez reçus dans le saint paradis que si vous avez accompli de bonnes œuvres sur la terre. Or, des bonnes œuvres que vous devez accomplir ici-bas, vous les voisins de Sainte Roseline, les plus belles ne sont-elles pas le pèlerinage au lieu où elle repose, et l’entretien du monastère qui a la garde de son glorieux corps ? O mes frères, lequel d’entre vous est sûr, dites-moi, de n’être pas un jour traîné devant les juges de ce bas monde et jeté dans un noir cachot ; soit, s’il est innocent, par le faux témoignage des méchants ; soit, — et ce sera justice la plupart du temps, — s’il est coupable de concussion, de simonie, de forfaiture, de prévarication ou de vente à faux poids, — ce qui est le crime honteux de la plupart d’entre vous, ô vendeurs effrontés assis au seuil du temple ! Lequel de vous, ô malheureux, lequel de vous se sent la conscience parfaitement pure et nette ? Pas un ! car le commerce c’est le vol qui se cache, honteux, sous un masque d’hypocrisie ! Et donc, quand la justice des hommes aura mis la main sur vous, qui invoquerez-vous à l’heure de calamité, du fond de votre geôle sans jour, entre la cruche d’eau trouble, et le morceau de pain noir et dur ? Qui invoquerez-vous, dans vos angoisses, sinon Sainte Roseline ? Oh ! alors, alors, vous vous souviendrez du miracle qui a fait sa gloire !… Écoutez-en le récit : son frère, le chevalier Hélion de Villeneuve, avait suivi le conseil de mon illustre et vénéré collègue Pierre l’Ermite, et il était parti pour la Terre Sainte. Il y fut fait prisonnier par Saladin, Saladinus, Saladina, et jeté dans un étroit cachot. Là, in carcere duro, il gémissait et pleurait, songeant avec amour à la chère terre provençale, aux vallées dracénoises, à son pays enchanté, qui est le vôtre ! Et il ignorait que sa sœur Roseline était morte en son absence. Et voilà qu’une nuit, la morte, passant à travers les murailles, par la permission de Dieu, entra dans le cachot ; et le fantôme de la sainte ouvrit la porte de la geôle et délivra miraculeusement son frère Hélion !… O mes très chers et très coupables frères, quand vous serez vous-mêmes au fond d’une prison, en expiation de vos péchés, alors vous regretterez amèrement de n’avoir pas été plus dévots à Sainte Roseline, libératrice des prisonniers qui l’invoquent et se repentent. O marchands et marchandes ! engeance vile ! trafiquants méprisables ! levez vos âmes vers Dieu, et abaissez vos regards sur les ensarris vides de mon âne ! La bonne bête ne demande qu’à les remporter tout à l’heure, pleins à crever, vers le couvent où m’attendent les bons serviteurs de Sainte Roseline. Gonflez, gonflez les paniers de mon âne, âmes charitables, ô estimables, respectables marchands ! et quand ils seront gonflés et débordants, non pas de fleurs, mais de fruits, de légumes pour les jours maigres, de lourdes andouilles et de porc salé pour les jours gras, de fraîches viandes succulentes, pour aujourd’hui même, — et de bons vins pour longtemps, — oh ! alors, ne vous tenez pas encore pour rachetés et sûrs de votre salut éternel !… Quand mon âne, trop faible pour porter vos générosités, vous remerciera en son langage, chargez-vous vous-mêmes de bonnes et saintes choses à boire et à manger, présents du Ciel, dons du Seigneur, sacrifices offerts par vos âmes assoiffées de pardon ; et suivez mon âne, suivez-moi, en chantant de sacrés cantiques. Suivez-nous jusqu’au cher couvent, où vous serez reçus à bras ouverts, c’est moi qui vous en fais la solennelle promesse. Là, vous vous agenouillerez devant la sainte ; vous lui demanderez le pardon de vos péchés innombrables ; et ce pardon, je vous l’accorderai en son nom. Et, beaucoup plus légers de corps et d’esprit, baignés d’allégresse, vous reviendrez dans vos logis, accompagnés de mes bénédictions et de la miséricorde céleste, dont je suis le représentant trop indigne. Amen.

Le succès de dom Pablo fut immense, car, de tout temps, le fin peuple de Provence — on pourrait dire le peuple de Gaule — s’est complu à mener de front son respect sincère des causes sacrées et une spirituelle irrévérence à l’adresse de ses propres superstitions. En un clin d’œil, l’âne fut surchargé de carottes, de navets, de choux, de poireaux, d’aubergines, d’oranges, de gibiers, et même de fleurs, inutile mais gracieuse parure des dons substantiels. Et l’âne titubait. Et le faux moine, à pied, amena au monastère toute une longue procession de pénitents chargés comme des ânes, et suivis d’enfants qui agitaient des branches de romarin. Tels sont les miracles de l’éloquence. Les discours sont des chaînes mystérieuses que lance aux foules captivées la bouche d’or des orateurs que Dieu inspire.

Maintenant, Pablo se sentait sûr d’être reçu par le geôlier Castagne, au jour qu’il lui plairait de choisir, comme un hôte illustre, bienfaisant et révéré.

C’est pourquoi, après trois jours de monacale bombance, il se rendit à la prison de l’Observance, toujours monté sur son âne, dont, cette fois, les ensarris contenaient assez de victuailles alléchantes et de boissons capiteuses pour qu’en effet Castagne reçût avec faveur un âne si bien monté.

CHAPITRE III

Dom Pablo, avec des arguments frappants, démontre à Castagne que l’esprit vient toujours à bout de la force.

Toc, toc. De deux coups secs, le marteau fit vibrer la porte de la prison.

La glissière du judas ayant crissé, la figure du geôlier Castagne apparut dans l’étroit encadrement, sous le masque du grillage. Elle était sévère, de ton bilieux, avec des rides sèches et profondes ; les coins de la bouche retombaient avec une expression de dureté triste ; l’homme n’avait de barbe que sur les joues, et courte à la façon des marins, lèvre et menton rasés.