— Qui va là ? dit-il.
Et, voyant un moine juché sur un âne :
— On ne donne pas ici aux mendiants.
— Bonne âme, proféra doucement l’hypocrite dom Pablo, si vous me connaissiez, votre porte s’ouvrirait vite et toute grande ; et, vite, vous auriez refermé votre lucarne soupçonneuse, qui, s’appelant un judas, porte un nom maudit de tout bon chrétien. Mais, puisqu’il est ouvert, ne le refermez pas avant d’apprendre qui je suis. Je suis ce moine qui, bienfaiteur de la ville, a entraîné, voici trois jours, tout un peuple à sa suite vers les reliques sacrées de Sainte Roseline, patronne des pauvres prisonniers dont le seul désir — comme de juste, — est d’être délivrés ; et donc, vous n’avez rien à craindre de moi qui vais distribuant en son nom, de ville en ville, aux incarcérés, les dons de sa pitié céleste, sans oublier toutefois d’en réserver une part pour les braves geôliers dont le pénible métier est de garder sous les verrous les égarés, condamnés par la justice terrestre, mais qui ont le droit et même le devoir d’espérer en la miséricorde de Dieu. Maintenant, vous savez qui je suis. J’apporte, autant pour vous que pour les malheureux enchaînés sous votre garde, un pâté, un gros, très gros, un énorme pâté de gibier et quelques fiasquettes d’un vin généreux, digne de réjouir des gueules plus fines que la vôtre. Ne refusez pas pour vous-même la manne céleste qui vous arrive sous cette forme et dont est chargé mon âne ; et de cette nourriture salvatrice, agréable et fortifiante, vous donnerez par charité une pauvre part à vos prisonniers, car il faut qu’ils se conservent en bonne santé ; il faut qu’ils puissent atteindre sains et saufs l’heure d’un juste châtiment. Le châtiment mérité leur sera d’autant plus dur qu’ils auront joui davantage des biens terrestres. Telle est la pensée de la sainte corporation dont je suis un serviteur indigne, plus indigne mille fois que vous ne pourriez le penser.
Ce disant, dom Pablo, tira de chacun des ensarris, puis éleva, dans chacune de ses mains, une bouteille qui scintillant au soleil, fit s’allumer de convoitise les yeux et tout le visage, déridé soudain, du méfiant geôlier.
La glissière grinça. Le judas s’était refermé. La porte s’ouvrit. Le geôlier parut sur le seuil.
— Vous êtes donc ce moine bienfaisant dont parle toute la ville ? Attachez votre âne à l’anneau.
— Frère geôlier, dit Pablo, saint François vous bénisse ! Je vous appelle frère par humble imitation du grand saint François d’Assise qui appela de ce nom un loup dévorant. Et le loup, par la grâce de Dieu, fut touché de tant d’amour : il obéit au Saint, car Dieu confond dans la distribution de ses bienfaits, la brebis égarée et le loup lui-même !… Voici donc le pâté, mon frère. Et voici les flacons. Et le pâté, vous pouvez le garder tout entier pour demain, car, pour aujourd’hui, voici un lièvre ou une hase. Ce lièvre (qu’il soit mâle ou femelle, n’importe — car son sexe ne lui peut plus servir de rien) la bonté céleste l’avait fait tomber dans un lacet de laiton, tendu par un méchant braconnier, mais Dieu a permis que, suivant un sentier dans le bois voisin du couvent, je visse la pauvre bête. Je voulus la délivrer… Elle était morte, hélas ! Qu’en faire ? sinon la nourriture d’un chrétien, fût-il, ce chrétien, condamné par la justice des hommes, sujette à tant d’erreurs !… Et si vous ignorez l’art culinaire, je pourrai, de mes propres mains, vous faire un civet mémorable… Et voici encore deux bouteilles.
Ces trésors achevèrent d’attendrir le garde-voleurs.
— Nous en donnerons à mon prisonnier le moins possible, de ces bonnes choses, dit-il.