Cocarel conclut qu’il avait partie gagnée. Il n’en était pas surpris. La corruption, pensait-il, était chose couramment admise.
— Voyons, monsieur, continua-t-il, ne me soyez pas trop sévère. Je crois, toute réflexion faite, que le Roi lui-même, le cas échéant, n’hésiterait pas à vous octroyer une pension, pour vous remercier d’avoir sauvé, en ma personne, l’honneur de sa noblesse de robe. Vous paraissez trop oublier, monsieur, que la raison d’État doit primer la justice, dans un État bien gouverné.
— Justement, dit Gaspard — sans réfléchir qu’il s’appelait pour l’instant Paulac — justement j’ai pour opinion qu’il devrait en être autrement.
Cocarel se persuada que Paulac voulait vendre à plus haut prix sa conscience.
Gaspard ajouta bien vite :
— C’est pourquoi je m’estimerais peu, si je manquais pour vous à mes principes personnels, en même temps qu’aux devoirs de ma charge. Vos principes à vous, je les connais. Vous êtes de ceux qui, dans le procès la Cadière, eussent condamné l’innocence, sous prétexte qu’en sauvant le coupable ils sauvaient la religion elle-même, comme si la religion n’était pas au-dessus de pareils calculs et de si honteuses manœuvres.
— Quoi qu’il en soit, osa dire Cocarel, qui, impatienté, devenait arrogant d’allure ;… quel prix fixez-vous à votre complaisance ?
Gaspard, étant Paulac, eut envie, sincèrement, de souffleter l’insolent… Il répliqua, étant Gaspard :
— Fixez-le vous-même… avec politesse. Et réfléchissez que le prix de votre conscience et celui de la mienne, tous deux réunis, ne peuvent être que très élevés. Il faut me payer l’un et l’autre !
Gaspard réfléchissait que vingt ou trente mille livres de plus arrondiraient d’heureuse manière la dot de Bernard, époux de Thérèse. Il penchait pour trente mille. Les fontes de trois chevaux les emporteraient facilement en beaux louis d’or. Marin devait posséder cette somme chez lui. Cocarel n’avait qu’à la lui emprunter, ce soir même… Une dette de jeu, sur parole, à payer avant minuit… Il s’en expliqua nettement avec Cocarel, sauf qu’il feignit, bien entendu, de croire à la fable du riche hôtelier-amateur, chez qui l’on joue gros jeu, et d’ignorer le vrai nom du maître de la maison.