— Humph ! dit le marquis, celui-là est une manière de taureau sauvage ; il fut d’abord un simple poulain échappé ; il s’est mué en taureau indompté. Il a le diable au corps, et de l’éloquence, le monstre ! On dit qu’il parle en tonnerre ; que son éloquence est un orage, ou un coup de mistral sur le Rhône. Tout cela est fort joli, mais il me donne bien du fil à retordre !… La prison de Ré, celle de Manosque, celle du château d’If et du fort de Joux, il a usé toutes les prisons dont à ma grande satisfaction, le roi a pu disposer en ma faveur ; mais mon démon incarné écule les geôliers, et séduit toutes leurs filles. Il a, paraît-il, une laideur engageante… il m’inquiète nuit et jour, la nuit surtout. C’est tout ce que j’en peux dire ; ce n’est pas un homme ; c’est une révolution, ce bougre-là !
— Monsieur, dit Gaspard, devenez-lui, de grâce, indulgent. Il nous faudra sans doute, avant longtemps, des bougres de sa taille pour mettre ou maintenir dans la bonne voie des révoltés d’une autre caste.
Le marquis, étonné, leva sur M. de Paulac un regard perçant.
— Mais souffrez, je vous prie, poursuivait Gaspard, que je vous quitte un instant ; les devoirs de ma mission sont parfois importuns… et… j’ai à causer d’une affaire passablement sérieuse, avec M. Séraphin de Cocarel.
Gaspard avait aperçu Cocarel qui, du seuil, lui faisait signe, donnant à entendre qu’il était en mesure de conclure leur marché.
Gaspard laissa là le marquis de Mirabeau, un peu rêveur ; et, conduit par Cocarel, il gagna ses appartements.
Dans la galerie, il rencontra Sanplan qui attendait ses ordres.
— Entrez donc chez moi, monsieur Cocarel ; un ordre à donner à mon majordome, — et je suis tout vôtre.
— Toi, attends-moi là un instant, majordome.
Et, s’éloignant, Gaspard essaya d’abord de retrouver Mme de Lizerolles. Poussée par une curiosité bien féminine, elle n’avait fait, dans la maison du président, qu’une brève apparition, le temps de voir le triomphe de Gaspard.