« Aux abords de la ville, on s’assied en cercle. Comment se résigner à rentrer chez soi, à se retrouver chacun seul devant sa chandelle et son lit, avant de s’amuser, quelques instants encore, en si aimable compagnie ?… Or, voilà qu’un paysan passe par là, sur son âne, quittant la ville où il a terminé tard ses affaires ; il rentre paisiblement chez lui… Une idée traverse le cerveau nuageux de M. Séraphin Cocarel, fils du juge ici présent.

«  — Brave homme, dit-il au paysan, si tu consens à t’égayer avec nous, nous te donnerons un bel écu tout neuf.

«  — A quel jeu jouez-vous ? dit l’homme.

«  — Nous allons jouer au Parlement, et imiter une des séances de ce haut tribunal.

« L’homme accepte. Alors, s’improvisant avocat général, Séraphin Cocarel l’accuse plaisamment d’un crime imaginaire. Et, plaisamment aussi, le tribunal le condamne à mort. On feint de le pendre au moyen du licol de son âne, avec l’aide des valets qui font office de bourreaux ; et — comme l’excitation du jeu… et l’ivresse… troublent le cerveau des bourreaux et aussi celui des juges, — on poussera la plaisanterie à ses extrêmes et inattendues limites. L’homme s’est prêté à badinage pour gagner comiquement son écu… mais le voilà tout à coup bien tragiquement pendu ; il est mort. Tel est, messieurs, le fait abominable. Ce que j’en pense personnellement — il n’importe guère ; j’entends me mettre, pour les défendre, dans la disposition d’esprit des meurtriers à demi-involontaires. Ils sont gais, je le répète ; passablement ivres, excités par les rires et applaudissements des femmes. Ils sont gentilshommes, fiers de leurs noms, — les vôtres, messieurs, puisqu’ils sont vos fils et neveux ; ils sont d’une race au-dessus du commun, et à peu près sûrs de l’impunité que vous leur réservez. Voilà les causes de leur acte ; voilà leur excuse, et pourquoi vous êtes responsables du crime de vos fils et de vos neveux. Le pendu, qu’est-il ? un rustre, un manant, un vilain qui gratte la terre avec ses ongles, et que, vous, Parlement, vous méprisez et, à l’occasion, rançonnez. Un rustre qui rompt la terre dure, un roturier, qu’est cela ? Est-ce que cela compte ? Ce rustre, qui le défendra jamais ? Qui le plaindra ? Qui le pleurera ? S’il a un fils, ce sera un rustre comme lui, race négligeable et méprisable. Ses ancêtres (car les rustres en ont aussi, mais d’infimes) ses ancêtres, parlant des puissants tels que vous, chantaient :

Nous sommes hommes comme ils sont,

Comme eux nous souffrons et mourons ;

mais, chansons que tout cela ! et, — je suis de votre avis, messieurs, — la mort de ce ciron ne vaut pas tant de tapage. Ce crime est une peccadille, puisqu’il a un moment distrait de belles dames dont l’une pourtant, à l’heure même où je parle, prosterne son repentir sur les dalles de l’église des Dominicains, à Aix ; chaque soir, qui veut peut l’entendre crier sa douleur. Et cependant ce crime ne saurait être appelé crime, vu l’importance sociale des assassins et l’insignifiance du pendu ! Je conclus donc à l’acquittement de Séraphin Cocarel.

Un silence pénible accueillit la fin de ce discours.

— Voilà, dit des Saquettes, la plus perfide des plaidoiries.