— Des justiciers, vous ?… Vous ne représentez que la haine et la vengeance. Vous êtes la lie du peuple, le rebut des fanges populaires.
— J’admire votre énergie et votre courage, monsieur ; mais votre cause est mauvaise — et nous vous le ferons bien voir… Suis-je le seul à vous condamner ? non ; et il me suffira de répéter, pour être compris de vous, le nom de Beccaria ; je l’ai lu, je le sais par cœur ; je sais qu’en appeler à votre justice, c’est vouloir son propre malheur… Un accusé honnête homme, atteint par un simple soupçon, est un homme perdu. A peine est-il amené dans ce qu’on a nommé l’antre de Thémis, que, poussé par vos mains, il disparaît dans une trappe. Ce piège a un nom ; il s’appelle le secret. L’homme y tombe, éperdu, sans secours d’aucune sorte ; dès lors, aucun intermédiaire, aucun témoin entre lui et vous. Vous le possédez. Vous êtes les maîtres de son honneur, de son innocence, de sa vie. Dans vos lois, tout est contre lui, rien pour lui. Dès qu’un homme est accusé (et l’accusation de la part d’un traître ou d’un fou est toujours possible), vous lui refusez tout, implacablement : témoins, conseils, estime ! Et vous ignorez encore s’il n’est pas la déplorable victime du fou, du traître — ou de l’erreur !… Pour vous, une simple apparence prend valeur de réalité ; un simple indice est une preuve ; le mensonge effronté vous apporte la triste certitude que vous désirez, car vous désirez que l’innocent soit coupable, ne fût-ce que pour établir que vous ne vous trompez jamais dans vos présomptions… L’esprit joyeux d’un libelle sans grande malice, mène son auteur…
— Au bagne ! acheva Sanplan.
— Il vous faut des coupables, car si vous n’en aviez plus, vous ne seriez plus couverts d’honneurs, de titres et de robes écarlates ! et c’est pourquoi il vous suffit d’avoir des accusés : vous vous chargez d’en faire des coupables. Un malheureux se trouve-t-il possesseur d’un objet volé, vous concluez qu’il est le voleur ; l’achat de bonne foi devient l’acte d’un recéleur ; a-t-on subi le vol ? on a fraudé soi-même ! L’amitié favorable à l’accusé, c’est l’évidente complicité. La grossesse qu’une pauvre fille a cachée, par pure et respectable honte, établira l’infanticide à vos yeux ; un accident est-il évident ? il y a eu meurtre quand même ; la colique est l’effet certain d’un poison : le suicide avéré vous fait découvrir un assassin… Et chaque jour, suppliciée par vos mains, l’innocence, sur les chevalets, les ongles arrachés, les pieds broyés, saignante par tous les membres, vomit sur vous son sang, parmi les faux aveux que lui arrache la torture ; et c’est de ce sang-là que vos robes sont rouges.
A ce mot, toutes les robes rouges, comme si elles allaient se ruer sur l’insulteur, se levèrent dans un élan de fureur et firent un pas en avant ; mais elles réfléchirent à l’inutilité et au danger de la révolte, et la vague rouge s’immobilisa.
La violence, l’emportement de l’orateur stupéfiaient les juges, bons connaisseurs en fait d’éloquence meurtrière.
Gaspard conclut :
— Et lorsqu’un condamné parvient, trop tard hélas ! à se prouver innocent, votre infâme honneur veut que vous étouffiez ses cris, pour soutenir votre prestige ! Eh bien, votre prestige tombe aujourd’hui. Moi révolté ; moi, bandit, je l’abats ici, en ce jour, en appelant l’heure d’une plus entière et plus éclatante justice !
L’assemblée était, depuis le commencement de cette scène extraordinaire, sous une impression double, tout à fait singulière. Se sentant parfois brimée, « gabée », elle inclinait à rire ; et aussitôt, sentant, sous la brimade, la grande menace réelle, elle éprouvait une angoisse. La scène était, en effet, souverainement bouffonne et tragique tout ensemble. Et c’est bien là ce qu’avait voulu Gaspard.
M. Marin, seul, échappait à ce va-et-vient d’impressions contraires. C’est qu’il comprenait merveilleusement son adversaire, ses intentions de guerre frondeuse, la mordante élégance de son ironie, aussi bien que sa magnanimité. Et, du reste, si tout devait aboutir à une conclusion tragique, Marin était homme à saluer de la main, avec une familiarité gouailleuse, la mort elle-même.