Quant à M. le procureur général, des Saquettes, celui-là prenait toujours tout au sérieux, sans nuances. Héroïquement solennel, incapable, en tout temps, de rire d’une gaminerie, d’un bon mot, il incarnait la noblesse de robe, suffisante et gourmée, au point qu’on ne pouvait imaginer sa haute figure dépouillée de son costume d’apparat. Marin lui avait dit parfois : « N’êtes-vous donc jamais en chemise, même la nuit ? » Jamais cet homme-là n’avait souri. Il était né pompeux et comme gonflé de la majesté parlementaire. Avec cela d’un courage cornélien, lequel, ignorant la crainte, n’avait jamais eu à la dominer. Ce Cornélien reprochait à Corneille de s’être compromis en collaborant un jour avec Molière. En résumé, beau caractère, tout d’une pièce, et qui se réclamait souvent de M. Mathieu Molé.
Lorsqu’un tel homme entendit Gaspard s’écrier : « Votre prestige tombe aujourd’hui », il tressaillit tout entier, comme un édifice ébranlé par un tremblement de terre.
Toutefois, il parvint à maîtriser son émotion. Il attendait l’événement qu’il avait préparé à l’insu de ses collègues, et qui pouvait les sauver… Pour le moment, il se contenta de dire :
— Nos personnes sont entre vos mains, mais nos traditions, monsieur, sont au-dessus de vos atteintes.
— La tradition des Parlements ? Osez-vous l’invoquer ? Oui, vous aviez à l’origine, messieurs, le beau privilège de présenter à nos rois des remontrances et des conseils. Ce droit, vos ambitions l’ont perdu ; vos complaisances ont vainement essayé de reconquérir vos privilèges ; et vous avez fini par être les ennemis des rois et les ennemis des peuples. Vous n’êtes qu’une justice vénale — dont la justice ne veut plus.
Gaspard, qui avait parlé tête nue, se couvrit et s’assit.
Sanplan se leva :
— Messieurs, nous étant constitués ici en Haute-Cour, pour vous juger, nous n’avons pas omis de nous faire assister par un Évangéliste. Je prie notre président Gaspard de lui donner la parole.
Gaspard acquiesça d’un geste.
Dom Pablo se leva, roide, dans sa robe de religieux :