— Nous devons, messieurs, établir fortement, à vos yeux, notre droit à nous constituer en juges de votre institution et de vos personnes. Ce droit, à la fois politique et religieux, vous ne le contesterez plus quand je vous aurai rappelé une vénérable proposition émise autrefois par la faculté théologique de Sorbonne. Cette proposition dit, comme vous pouvez vous en assurer en consultant les archives sorboniques ; je cite : « Il est permis au peuple de désobéir aux magistrats… et de les pendre[21]. »

[21] Citée par Alfred de Vigny, en ces termes : « La faculté théologique de la Sorbonne… sanctionna autrefois même les hauts-gourdiers et les sorgueurs… Il est permis au peuple de désobéir aux magistrats et de les pendre. » Cinq-Mars, Charpentier éditeur, 1842, p. 337.

Ayant dit, le moine se rassit avec gravité, salué par une immense clameur de haro.

Il s’inclina légèrement, comme un acteur applaudi en scène.

Alors Sanplan, se levant de nouveau :

— En conséquence, Messieurs du Parlement, pour vous livrer, dans les siècles des siècles, à la risée de la bonne ville d’Aix et de tout le pays de Provence, vous allez être pendus… en effigie.

Deux hommes apportaient un grand mannequin vêtu d’une robe rouge, par dessus laquelle passait un large ruban en sautoir. Ce ruban portait, écrit en grosses capitales, ce mot : PARLEMENT.

A cette vue, debout, très pâle, beau d’une colère maîtrisée, M. des Saquettes prit la parole avec son autorité coutumière, qui imposait à tous :

— Monsieur Bouis, votre partialité est criante… et, par-dessus tout, il est intolérable que vous meniez jusqu’au bout notre procès comme une plaisanterie qui serait indigne même de la verve d’un Antonius Aréna. Celui-là fut des nôtres, et il eût refusé de vous trouver plaisant.

— Et pourquoi non ? interrompit Marin. M. Gaspard a voulu s’égayer à nos dépens. Ayons l’esprit de sourire ; je n’y verrai pour ma part que des avantages. Il convient de ne pas oublier, mon cher des Saquettes, que M. Gaspard n’est point magistrat de carrière ; et, en vérité, pour un profane, il ne s’en tire pas trop mal. Pourquoi lui reprocher de vous rendre amusante une situation qui, par elle-même, ne vous serait que pénible ? Il est partial, c’est entendu ; et il veut oublier que nos Parlements ont eu leurs moments de véritable grandeur morale ; mais songez, je vous prie, qu’il a pris devant nous le rôle d’accusateur, — un rôle dont vous connaissez les finesses… Y fûtes-vous toujours impartial ? Ne consiste-t-il pas trop souvent, à négliger les mérites de l’accusé pour ne jeter de lumière que sur ses fautes ?… La gaîté est partout de mise. Songez, mon cher collègue, que, dans le temple même des Muses, c’est-à-dire au sein de notre royale Académie, l’ironie va fréquemment jusqu’à fort amuser les malins aux dépens du confrère nouveau venu. On y sait l’art de rendre plus piquant un éloge même, au moyen d’une scintillante goutte de vinaigre doré. Or, réfléchissez que si nous sommes venus ici, contraints et forcés, ce ne fut pas pour y entendre notre panégyrique… loin de là ! — Vous vous plaignez que M. Gaspard s’exprime en toute franchise et avec passion ? Vous n’êtes pas raisonnable. C’est avec lui qu’est la raison. Et j’aime assez sa manière… Amicus Plato… croyez-moi, des Saquettes, ne soyez pas trop sérieux. Ce n’est pas ici le lieu ni le moment d’afficher par avance vos prétentions à être admis parmi ces quarante qui ont de l’esprit comme quatre. Évoquez, de grâce, l’ombre de Piron, — qui ne fut rien ; et, ma foi,… allez vous asseoir !