— Monsieur Marin, dit Gaspard, laissons parler M. des Saquettes. Il faut que la défense soit libre pour que l’arrêt soit sans reproche.
Alors, des Saquettes se tournant vers Marin :
— Monsieur le président, dit-il, je ferai mon devoir jusqu’au bout.
Et, ce disant, il ne s’apercevait plus qu’il était en pleine forêt, devant un aréopage de bandits. Il poursuivit donc :
— Je fais observer à M. Gaspard Bouis qu’il s’achemine délibérément vers une mort infamante. Je n’hésite pas à la lui promettre, parce qu’il usurpe des droits qui sont au seul Parlement. Je répète que ses attaques partiales faussent toute vérité. Je ne lui ferai pas l’honneur d’établir, en réponse à sa diatribe de bas pamphlétaire, le bilan des gloires parlementaires. L’histoire est là, qui burinera nos grandeurs et saura dire de quelle utilité nous fûmes dans l’État, malgré des défaillances individuelles que je déplore — mais quelle institution humaine peut se dire parfaite ? Ce que j’ai le devoir de réclamer ici, au péril de ma vie, c’est, de la part de bandits, destinés à subir, un jour, toute l’inflexible rigueur de nos lois, une attitude de déférence devant nous qui sommes et qui serons leurs juges. Nous n’acceptons pas l’inconvenance de leurs moqueries. S’ils veulent nos têtes, qu’ils les prennent sur-le-champ, puisqu’ils sont — en cette minute qui passe — les plus forts ; mais qu’ils n’attendent pas que nous acceptions d’être bafoués. Notre prestige, qu’ils prétendent abattre, j’entends le maintenir, avec l’aide de tous mes collègues, par l’attitude de fierté et de gravité qui, seule, nous convient. Une fois de plus les armes devront être abaissées devant la robe… Frappez-nous donc, monsieur, frappez-moi. Ce sera la gloire de ma vie.
Entraînés par le mouvement qui emportait l’orateur, tous les parlementaires, y compris La Trébourine et Leteur, applaudirent.
M. des Saquettes, qui cherchait à gagner du temps, reprit avec force :
— Vous avez manqué de mesure, monsieur Bouis : si vous vous en étiez tenu à rappeler la mort de Teisseire et les compromis dont elle fut la malheureuse occasion, peut-être aurait-on pu trouver votre attitude digne du rôle historique auquel vous aspirez, celui de Censeur ; mais, loin de là, vous vous êtes lancé dans des critiques générales contre les Parlements. Je répète que nous ne vous faisons pas l’honneur d’y répondre ; nous nous contentons de vous faire observer que vous entreprenez sur la tâche des historiens — et que vous n’êtes pas de taille. Vous prétendez nous vouer au ridicule ? Nous nous garderons bien d’y prêter en vous suivant sur le terrain qu’il vous a plu de choisir. Vous voulez nous traîner sur les tréteaux d’une parade foraine ? N’espérez pas y réussir. Nous vous échapperons. Vous me demandez comment ?… Je vais vous le dire.
L’orateur se tut. Et, durant quelques secondes, il pesa la décision qu’il avait prise… non qu’il hésitât, mais il espérait toujours le secours qu’il avait eu l’adresse d’appeler secrètement et qui n’arrivait point. Il songea tout à coup que la déclaration qu’il allait en faire ne prendrait toute son prix d’héroïque audace, que si, devançant l’événement espéré, elle les mettait tous en réel danger.
— Comment nous vous échapperons ? Si je n’avais pas le devoir de vous braver, j’aurais préféré garder un dédaigneux silence. Voici, monsieur. Quand vos gens nous ont tout à l’heure enveloppés, j’ai eu le temps d’expédier à Aix, avec des ordres précis, un cavalier dont je connais la fidélité et l’intelligence. Depuis ce moment, j’ai compté les minutes. Et je vous annonce qu’avant un quart d’heure votre troupe sera attaquée par de telles forces que vous n’y sauriez résister. Nous connaissons vos sentiers secrets. Hâtez-vous donc, monsieur, de choisir parmi nous vos condamnés à mort, dont il me plaira d’être ; hâtez-vous, car, dans moins d’un quart d’heure c’est vous qui serez à notre merci ; hâtez-vous ; nous attendons, tête haute, le crime qui braquera contre nos poitrines vos mousquets d’assassins. Je crois, Monsieur, qu’il n’y a plus lieu de se moquer ici de personne. Pour vous parler ainsi, je n’ai pas eu à prendre l’avis de mes collègues ; mais je suis sûr de leur approbation, et que, lorsqu’on attaque bassement, dans ses hautes traditions, notre corps entier, on est assuré de trouver en lui, debout et prêt au défi, le vieil esprit de France, le vrai… Nous attendons votre bon plaisir, monsieur Gaspard.