— Je m’y refuse ! dit gravement dom Pablo.
— Venez voir mes fesses ! insista cet homme obstiné. Elles sont longues, longues, et larges, larges. Ce sont des fesses d’au moins deux cents pas de long et larges de huit. J’y ai semé de l’avoine. Elle est maigre, maigre, comme l’an passé. Et cela m’attriste beaucoup d’avoir des fesses où rien ne pousse !
Alors Gaspard et Pablo comprirent enfin, et ils éclatèrent de rire ensemble.
Les espaces de terrain libre, entre les vignes, c’est-à-dire les oullières, se nomment, en provençal, des faïssos…
— Bonhomme, dit Gaspard, renoncez désormais à parler le noble langage francihot et à traduire au hasard, dans cette langue réservée aux hommes de lois et aux anges du ciel, les mots du beau langage de Provence. Nous comprenons maintenant que vous voulez parler des faïssos ; mais, jour de Dieu ! nous vous avons d’abord cru fou ! Par Saint-Yves, le beau parleur ! faïssos et fesses sont deux… comme de juste !
— Ma foi, dit l’homme, nous croyons convenable, nous autres paysans, de nous servir du français pour répondre aux gens de la ville ou aux clercs ; excusez-moi donc de vous avoir parlé, par ignorance, d’une partie de moi-même dont il convient de ne pas s’occuper sans nécessité.
Ayant pris congé du paysan confus, ils repartirent ; et, un peu plus tard, s’étant arrêtés à l’ombre d’un vieux chêne, au bord du chemin, ils mirent l’âne à brouter ; et, délestant ses paniers d’une partie des provisions qui les gonflaient, ils déjeunèrent en devisant. Ayant bu et mangé à leur satisfaction, ils se remirent en marche ; ils allaient à Brignoles.
Et voilà qu’une vieille femme qui les regardait passer, du seuil de sa bastide, non loin de la route, leur fit signe d’approcher. Elle s’essuyait les yeux avec son tablier. Pensant qu’elle les appelait pour être secourue dans sa peine, ils lui obéirent.
— Que voulez-vous, ma pauvre femme ?
— Bon père, dit-elle au moine, mon fils est mort l’autre semaine. On l’a porté en terre à la Roquebrussane, où je ne puis me rendre parce que mes jambes souffrent de douleurs. C’est mauvaise chose de se faire vieux. Et le curé qui, lui aussi, est bien vieux, n’a pas pu me venir visiter. Il aurait eu pour moi, bien sûr, des paroles consolantes, comme vous devez en savoir ; et je vous ai appelés pour les entendre de votre charité. En échange, vous pourrez, chez moi, vous reposer un instant et y prendre, si vous voulez, le repas du soir.