— Ne pleurez plus, car un pareil fils ne peut être qu’en paradis. Consolez-vous : je vous dis que Dieu, qui est toute justice, l’a reçu dans son sein. Ne pleurez pas sur lui, ni même sur vous, puisque vous vouliez, avant tout, son bonheur. Le bonheur, il l’a maintenant. Oui, j’en ai l’assurance, il est maintenant parmi les bienheureux ; et, avec eux, il chante les louanges de Dieu. Il n’y a pas de plus grand bonheur que celui de prendre part au concert des anges, dans le ciel et pour toute l’éternité.

La bonne femme brusquement cessa de pleurer ; et, regardant le moine d’un air de doute interrogateur, elle répliqua, avec un balancement de la tête et des épaules qui chez les Provençaux, exprime la méfiance :

— Oï ! véritablement ? vous croyez que c’est une grosse distraction, çà, dites un peu, pour un jeune homme de vingt ans ?

Le génie maternel de la pauvre femme, un peu sarrazine comme toute provençale, lui faisait inventer un paradis de Mahomet.

Pablo lui fit de son mieux comprendre que le pur bonheur des élus est bien au-dessus des tristes plaisirs terrestres, et ils la laissèrent, apaisée.

Ayant fait cette bonne action, ils repartirent — et plus allègrement cheminèrent derrière leur âne. Ils allaient maintenant sans se rien dire, parce que la douleur de cette pauvre mère les avait émus, et parce que sa candeur donnait à réfléchir, qui demandait pour son fils, mort en Dieu, des joies toutes pareilles à celles d’ici-bas.

Ce qui se pensait en eux, se pensait sans paroles ; ils ne cherchaient pas à en prononcer ; ils se taisaient, ne sachant que répondre à une vague tristesse qui, elle-même, n’avait pas d’expression dans les langues qu’ils savaient, pas plus en provençal qu’en français.


— Frère Pablo, dit tout à coup Gaspard, vous m’aviez déjà paru un autre homme, le jour où vous avez déclaré que, si mes gens en révolte voulaient suivre Tornade, vous ne m’abandonneriez pas ; — et, tout à l’heure encore, j’ai vu en vous un homme différent de l’ermite bouffon, galegeaïre et blasphémateur, que vous paraissez être à l’ordinaire.

— Maître, dit Pablo, s’arrêtant et regardant Gaspard qu’il appelait maître pour la première fois, réfléchissez qu’en exagérant l’hypocrisie comme je le fais, un Tartuffe se dénonce et n’est donc pas un vrai Tartuffe ! C’est peut-être le vrai moi-même que je vous ai découvert tout à l’heure, car j’ai été profondément touché par la vue d’une de ces douleurs humaines que rien ne saurait consoler, pas même la parole divine que je peux réciter encore sans y croire. Il est temps, je pense, de me confesser à vous qui m’avez presque deviné. Je ne suis pas, de pied en cap, un faux religieux, car j’ai étudié pour être prêtre ; — je suis Provençal, comme un olivier, et je m’appelle, en réalité, Marius, comme tout le monde en Provence. Sachez que j’admire cette grâce du cœur qui permit à un saint François d’Assise de fonder, par opposition aux superstitieux et aux débauchés de son siècle, un ordre de pur amour chrétien ; j’estime les vertus, mais je les crois rares et n’ai point le courage qu’il faut pour les pratiquer… Daignez m’écouter avec attention… J’eus une enfance pieuse et très pure ; mais un de mes maîtres, que je prenais pour un véritable saint, étant secrètement un misérable voué à des œuvres de luxure et de perdition, excita mes curiosités, et, bref, parvint à me pervertir, en colorant d’expressions mystiques ses mauvais désirs et ses actions les plus abominables. Comment je lui dois un autre et plus grand malheur, je ne puis vous le dire aujourd’hui, sur un grand chemin, car ce souvenir est si cruel que j’éclaterais sans doute en larmes de rage et de douleur, après tant d’années !… C’était le plus vil des fourbes… Quand je découvris son indignité, je n’étais plus digne moi-même, à mes propres yeux, de prendre la robe des lévites. Adolescent sans expérience, je me persuadai qu’après le péché, quand il est si noir, on ne peut pas en être racheté, même par le repentir et la confession. L’aveu, d’ailleurs, m’eût été pénible au point qu’il me parut impossible ; et mon odieux professeur de vice se servit de mon sentiment de honte pour me convaincre de la nécessité de me taire. Il alla plus loin, et m’assura que beaucoup de prêtres étaient pareils à lui et que leur caractère sacré était un masque, le plus favorable du monde, à leurs déportements. Dans mon inexpérience, j’avais déjà conclu du particulier au général, et je pris en haine tout ce qui portait une robe de religieux. Une déception, pareille à celle d’un amant naïf qui se voit trompé par une ignoble courtisane, adorée par lui comme une vierge, me frappa à la façon d’une foudroyante maladie. Je restai comme empoisonné. Une indignation, rageuse de se sentir impuissante, devint mon humeur habituelle. Je croyais voir dans tous les religieux des monstres, de faux prophètes vêtus de la peau de l’agneau. Je renonçai à la cléricature par pure loyauté ; mais comme je n’avais aucun moyen d’existence et ne savais aucun métier manuel, je n’eus devant moi d’autres moyens de vivre, que le parasitisme d’abord, et plus tard la mendicité. Telle est mon histoire lamentable. Et je livre aujourd’hui en ma personne, à la risée de vos gens, l’image de tout ce que j’abomine et de ce qui m’a perdu. J’y trouve la satisfaction de mes colères, de mes rancunes, une âpre saveur de vengeance. Et, en même temps, je m’imagine parfois que j’éloigne du mal ceux qui le voient en moi ; et, afin de leur en mieux donner l’horreur, je pousse loin mon rôle, jusqu’à exciter, par le ridicule joint à l’impudence, le dégoût des maudits dont je veux être la copie repoussante. Je jouis du mépris que j’inspire parce qu’il s’adresse en ma personne aux faux dévots qui ont trahi ma jeunesse, mes espérances, ruiné mon avenir. Je ne suis que leur ignoble et volontaire simulacre ; mais, parfois, il m’arrive de m’apercevoir que le mépris que j’excite ne va pas, en réalité, à ceux contre qui j’ai voulu le soulever ; il n’abaisse que moi-même ; alors, je reconnais toute ma déchéance et que, bien véritablement, je n’en pourrais désormais plus sortir, même si je le voulais. Voilà, maître, ma nudité déplorable devant vous étalée. Et tout ce que je vous confesse vous explique qu’un beau jour, vous sachant chez Cabasse, je sois allé me présenter à vous, dans l’espoir de trouver, auprès du bandit, une occasion souvent renouvelée de combattre un monde vil et menteur, où toute vertu n’est que fausse apparence. Cependant il arrive aussi, comme tout à l’heure, que, dans un éclair, j’entrevoie encore la robe blanche de la Vérité, laquelle (puisque vous savez du latin) me fuit aussitôt, sicut Galathea ad salices… Vous vous demanderez pourquoi je vous fais cette confidence tardive. C’est que j’ai reconnu en vous un brave cœur, bien loyal, et, pour tout dire, un honnête homme, comme on en voit peu dans le siècle !