— Vous me flattez ! dit Gaspard, avec un son de voix singulier.

— Mais non, dit Pablo, je me connais en canaillerie et en canailles ! et je vous tiens pour un grand honnête homme.

— Par comparaison, il est possible qu’on me voie ainsi ! déclara Gaspard.

Il souriait, mais une tristesse était dans son cœur.

Pablo reprit :

— Le masque du bouffon vient de se soulever un peu, pour vous montrer à vous, bon maître, ma vraie figure ; mais vous devinez qu’il a fini par se coller à ma peau et qu’en le soulevant j’ai fait saigner ma chair… Je continuerai donc, avec votre agrément, à jouer ici-bas le rôle de mon choix ; c’est le seul qui soit dans mes moyens, comme vous avez paru un jour le pressentir. C’est, en résumé, celui d’un ilote chancelant qui inspire aux autres le dégoût de l’ivresse, et qui, pour comble de misère, partage ce dégoût tout en y trouvant sa réjouissance…

Et Pablo, après un silence, termina par cette phrase inattendue, qui était le regret de son cœur sincère :

— Heureux les peuples qui suivent Dieu, c’est-à-dire les voies de droiture ; et heureux ceux qui le craignent, tout en le considérant comme la source de toute bonté !

— De façon, dit gravement Gaspard, que, de ne plus croire à la vertu des autres, cela vous a dispensé d’en avoir vous-même ; et il n’y a plus pour vous ni bien, ni mal ?

— Ce n’est pas cela, dit Pablo. Au fond, c’est la vieille histoire : meliora video proboque ; deteriora sequor ; mais j’ai suivi et je suivrai encore le pire, avec le furieux plaisir qu’on attribue au diable ! Ne voyant dans le monde de justice nulle part, je me dis que je serais bien sot de me gêner et de contrarier mes appétits pour faire le petit saint ; et que ce serait être dupe ; mais je ne puis m’empêcher de reconnaître, au fond de moi-même, que ma conduite est condamnable. Le mal existe. Les plus forcenés des méchants le savent ; ils savent donc que le bien existe également. Et c’est leur punition : ils se jugent.