Difficilement bridé, sellé, puis maintenu par le valet, Kalife bondissait, se cabrait, ruait, ondulait, souple, sauvage, magnifique.

Gaspard lui parla ; à sa voix le cheval parut se calmer un peu ; et le cavalier, ayant saisi la bride et mis le pied dans l’étrier, fut tout de suite en selle. Le cheval se mâta d’abord tout debout, comme s’il eût espéré faire un bond en plein espace. Gaspard lui parlait. La bête, de nouveau, voulut s’élancer ; il la retint, et, d’une main lui flatta l’encolure. Les quatre pieds trépidants battirent le sol, puis un pied de devant creusa la terre, fit voler des graviers… Gaspard rendit doucement la main. Ils partirent, flèches vivantes ; s’enfoncèrent, disparurent sous l’ombre de la longue allée. Peu de temps après, on les vit revenir au pas. Kalife semblait se complaire à danser sa promenade, virevoltant vingt fois au gré du cavalier, reprenant un pas tranquille, l’abandonnant tout à coup pour un trot régulier ; puis, à l’ordre du maître, avec qui il avait fait alliance, il quittait la terre des quatre pieds à la fois, et, en retombant, se clouait au sol comme un cheval de bronze.

— Sellez-moi l’alezan ! commanda la comtesse enthousiasmée.

Un quart d’heure plus tard, la dame et le cavalier s’éloignaient côte à côte.

— En vérité, comment avez-vous fait sa conquête ? interrogea-t-elle.

— Comme vous avez fait la mienne, madame ; par la bonté.

Elle leva, sur l’étrange ami qu’elle s’était donné, un regard où se lisait un attendrissement.

— Allons voir, dit-elle, pas très loin d’ici, les ruines du château des Vaulabelle. Il fut à demi détruit par un incendie, il y a quatre ans ; je ne l’ai pas revu encore, car mes amis l’ont quitté sans espoir de retour, leur fortune ne leur permettant pas de le relever.

Le château des Vaulabelle se dressait à une lieue de Brignoles, sur le flanc nord des collines au bas desquelles court la route d’Aix. De la route jusqu’au pied des collines, s’étendait un beau parc qu’entouraient des murailles surchargées de lierres. Le portail de fer forgé[3] s’ouvrait non loin de la route. Cette grille était, en son milieu, surmontée des armes des Vaulabelle, heaume creux et panache, de fer léger. Les allées du parc empruntaient à l’antiquité des arbres une majesté de mystère. Çà et là des statues, dont quelques-unes déjà avaient été mutilées par les enfants, que nulle muraille n’arrête. Au milieu d’un large rond-point, s’élevait une gloriette enfouie dans des chèvrefeuilles. Là-haut, sur les premières pentes de la colline sauvage, chargée de pins, les ruines, au soleil, semblaient roses et dorées. Des rosiers grimpants envahissaient les fenêtres. On les voyait, d’en bas, se mirer dans les hautes glaces, à demi-brisées, d’un salon effondré. Les salles du rez-de-chaussée et les sous-sols avaient été respectés par le feu. Dans la muraille, au nord, derrière les ruines, une porte dérobée permettait l’entrée directe dans le bois le plus fourré, le plus inextricable de tous ceux qu’on peut voir en Provence, et que défendait une armée de genêts épineux. Admirable lieu de retraite ! pensait Gaspard, — pour des gens qui auraient à fuir trop souvent messieurs de la maréchaussée.

[3] Ce portail en fer forgé a été transporté à Signes, et orne l’entrée d’un enclos où il subit malheureusement l’injure des intempéries et l’insulte des gamins.