Elle parut très émue ; et, lui tendant la main pour la seconde fois :

— N’exagérons rien, lui dit-elle ; il est très vrai que je réprouve vos moyens d’action, mais je n’irai pas jusqu’à dire que je vous condamne.

Gaspard eut un mouvement de joie.

— J’entends fort bien, poursuivit-elle, que, dès l’instant où vous vous êtes décidé à agir, à lever et à entretenir une armée sans aucun subside, — il fallait bien avoir recours à de fâcheux moyens. Ce fut la conséquence criminelle d’une révolte pardonnable.

— Quelle joie, madame, de vous l’entendre dire, murmura Gaspard.

— Ne vous excusez pas trop en cela ; ne vous condamnez pas non plus vous-même trop sévèrement…

Il la regarda d’un air de détresse, de reconnaissance et d’étonnement profond. A ce regard elle répondit :

— Vous vous étonnez, je le vois, de trouver en moi un partisan si déterminé de vos entreprises. C’est que, comme vous et depuis mon enfance, je m’indigne, et plus passionnément que vous ne sauriez l’imaginer, contre les déportements de certains gentilshommes ; et je crois qu’il serait temps de leur donner une grande leçon. Vous vous attaquez à la législation pénale ? J’en veux, moi, aux coupables haut placés qui se permettent toutes les fantaisies, sans qu’on les en fasse repentir… Je suis une petite-nièce de cette grande dame qui, vers le milieu du dernier siècle, fut enlevée de vive force par un grand seigneur, avec l’aide d’une poignée de complices non moins titrés que lui. Elle fut enlevée, portée de vive force dans un carrosse, et malmenée, et pourquoi ? Parce que M. de Bussy était épris de sa grande beauté. Du carrosse lancé au galop, elle se jeta dans les buissons d’épines qui bordaient la route et s’y déchira cruellement le visage ; reprise, elle se débattit ; elle n’échappa que par miracle à ce rapt, à ces odieux malappris qui se piquaient de belles manières ; et tous ces misérables restèrent impunis. Ma grand’tante, leur victime, n’est autre que Mme de Miramion, amie de Mme de Sévigné, et qui termina sa vie en pratiquant de si pures vertus, que l’histoire la regardera comme une sainte. Voilà pourquoi, monsieur, je suis l’amie des philosophes, celle de M. de Mirabeau, le prisonnier du château d’If. Et voilà pourquoi je suis l’amie de Gaspard de Besse, vengeur d’un paysan assassiné par des gentilshommes plus dignes que personne du nom de bandits… Moi-même, monsieur, ajouta-t-elle avec un air de suprême dignité, moi-même j’ai connu des offenses assez semblables à celles qu’eut à subir ma grande aïeule ; et cela de la part du gentilhomme dont, à seize ans, je devins, sans amour, la femme, parce qu’il sut m’y contraindre en usant des moyens les plus perfides et les plus lâches… Allez donc, monsieur Gaspard, et que Dieu vous protège !… Allez à vos destinées. Vous êtes le maître de les rendre plus dignes de la justice que vous rêvez de servir. Adieu. Remontez à cheval, car Kalife est à vous. Je vous l’offre en souvenir vivant. Puisse-t-il vous conduire vers une fin plus heureuse que celle que vous bravez.

Gaspard, sur Kalife, rejoignit Sanplan qui l’attendait, confortablement assis sur l’âne de dom Pablo, et qui, à la vue de Gaspard, retrouvant sa bonne humeur, s’écria :

— Mort de ma vie ! cette fois, les bornes de la route, pour peu qu’elles aient lu de bons livres, doivent reconnaître en nous la folie et le bon sens, l’immortel don Quixotte et l’immortel Sancho !