CHAPITRE VIII

Pour être un gouvernement, il faut connaître la science ou l’art de gouverner ; pour monter à cheval il faut avoir appris ; les démocraties ignorantes courent à leur perte ; toutes vérités que démontre un apologue en action, imaginé par le malin Gaspard.

— Ne trouves-tu pas singulier, dit Gaspard, qu’ayant sous moi, au lieu d’un Rossinante, un cheval tel que celui-ci, j’aie en même temps pour écuyer un gros homme monté sur un âne ?

— En effet, répliqua Sanplan narquois, j’ai remarqué l’animal, et je te félicite de ton acquisition. Pour peu que tu l’aies payé, ce doit être encore une assez ronde somme… Et, dans ce sens, c’est aussi, dirai-je, une bête de somme… eh ! eh !

— Je te prie, Sanplan, de ne pas oublier que je suis ton chef, et nullement d’humeur, aujourd’hui surtout, à supporter, de qui que ce soit, la plus inoffensive raillerie.

— J’entends, j’entends, grogna Sanplan ; monsieur aura pris, dans la compagnie des femmes, cette sorte de maladie qu’on appelle les vapeurs, lesquelles ne vont guère à un homme… Quant à ce cheval, c’est, je pense, un cadeau de princesse ; et la dame qui a offert le cheval n’a pas manqué, je parie, de nipper le cavalier. Notre Gaspard a maintenant la mine d’un colonel qui a acheté son régiment à beaux écus comptants ; et me voici le cornette du colonel de Besse ! Mais je ne sais trop comment ton régiment, qui n’est pas de bonne humeur, lui non plus, recevra son beau colonel.

— Assez ! répliqua sèchement Gaspard… Je disais donc qu’un cheval impatient comme celui que j’ai sous moi — et entends-le comme tu voudras — n’est pas fait pour suivre le pas d’un âne. Tu me rejoindras à ton heure. D’après tes rapports, ma présence au camp est urgente… Tu aurais pu te déguiser autrement qu’en ridicule ânier.

— Il est urgent, mon cher capitaine, que, avant tout, je vous explique en détail où en sont les choses au camp ; et je m’étonne que vous ne l’ayez point déjà demandé… mais tu es encore pareil à un homme qu’on tire d’un lourd sommeil, et qui reste mal débroussaillé d’un enchevêtrement de visions chimériques. Quant à me précéder au camp, je t’engage à n’en rien faire, car tu n’auras peut-être pas trop d’un ami de plus, tel que ce trouble-fête de Sanplan, pour te défendre contre Tornade et ses acolytes. Ses principaux complices sont Mïus et Gustin…, le diable emporte Morillon chez qui nous fîmes leur connaissance !

— Enfin, que veulent-ils ?

— Ce qu’ils veulent, ils te le diront mieux que moi. Ils veulent… mériter le bagne.