— Mais encore ?
— D’abord, ils sont indignés de ton absence inexplicable ; ils te traitent de tyran et veulent se débarrasser de toi. Tornade alors deviendrait leur chef. Vols, assassinats et pillages. Tu t’es, disent-ils, imposé à eux. Ils veulent des chefs élus. Après Lecor, qui t’a vainement défendu, et que j’ai soutenu, comme tu penses, de toutes mes forces, Pablo, resté fidèle, mais qu’on m’a changé aussi, car il est moins amusant que jadis, leur a fait un discours sérieux et, il faut le confesser, fort ennuyeux ; ce qui, de sa part, tu en conviendras, est impardonnable. On l’a hué.
— Pauvre Pablo !… Et qu’a-t-il répondu ?
— Il a répondu : « Vous ne pouviez pas me comprendre ; je m’en doutais ! Voilà ce que c’est que de compter sur l’intelligence du peuple ! Que puis-je vous répondre, sinon que ceci : stultorum numerus infinitus est, ce qui veut dire, en style de clerc, que Tornade est un coïon, et coïons sont ceux qui le suivent. Meâ culpâ, meâ maximâ culpâ… » Et il se frappait la poitrine. Ce geste le perdit. Tes ennemis le sifflèrent ; et Tornade s’étant précipité sur lui, les amis de Tornade tombèrent sur tes amis, c’est-à-dire sur moi, sur Bernard et Lecor. Nos archers fidèles se rangent à nos côtés. La mêlée est épouvantable ; et c’est finalement notre aumônier qui nous sauve. En un clin d’œil, il jette aux orties sa robe d’ermite, prend Tornade à la gorge, le renverse ; et, lui mettant sur la figure un pistolet qu’on ne lui avait jamais vu, il l’eût tué, sans notre intervention trop généreuse. Il se releva, mais en remettant debout son adversaire qu’il tenait toujours d’une main par le collet ; dans l’autre main il avait son pistolet à deux coups ; et il cria aux mutins de sa plus belle voix de prédicant : « Faisons un accord. Vous voyez que la vie de votre Tornade est entre mes mains. Je le laisserai sauf, si, vous et lui, vous vous engagez à attendre le retour de notre chef. Vous vous expliquerez avec Gaspard. Il n’est pas juste de le condamner sans l’entendre… Acceptez-vous mes conditions ? »
— Pour sauver la vie de Tornade, ses amis crièrent oui ! Et, là-dessus, je quittai cette véritable caverne de brigands, et me mis à ta recherche.
— Et pourquoi sur un âne ?
— C’est que, tu l’as dit tout à l’heure : cet âne me déguise. Un bandit ne chemine pas sur un âne. Il fallait aller à ta recherche de bastide en bastide, de château en château, d’un air bonhomme ; recueillir des renseignements sans donner l’éveil à la maréchaussée. Avisée de ton absence et de la mienne, elle aurait pu tomber sur nos gens, qui sont incapables de se défendre utilement sans les lumières de leurs chefs. Chose que, bien entendu, ils ne veulent pas admettre…
L’esprit de Gaspard piaffait d’impatience comme piaffait son cheval :
— Je vais en avant ! s’écria-t-il.
— Pour l’amour de Dieu, n’en fais rien, Gaspard ! tu peux avoir besoin de mon bras, là-bas. Nous n’avons plus qu’une petite demi-lieue pour atteindre la Roquebrussane. Je trouverai là, peut-être, chez un ami ou à prix d’argent, un cheval qui me permettra d’allonger mon allure et de me mettre à ton pas,… si tu consens à raccourcir le tien.