Ce parti prévalut ; le cheval fut trouvé. C’était un cheval épais mais trottant ferme, assez vite pour un cheval de roulier, mais lent comme tortue à côté du cheval ailé que montait Gaspard. Et Sanplan, littéralement écartelé sur la vaste échine du pesant animal, criait de loin à Gaspard :
— Pas si vite !… il faut arriver ensemble… Qui m’aurait dit que je me mettrais entre les jambes la toiture d’une maison !… Je suis à cheval sur une toiture ! Et que dira Pablo, quand il verra, entre mes jambes trop courtes, cette toiture au lieu de son âne ! Attends-moi, Gaspard, attends-moi !
En dépit des difficultés que présentait un voyage entrepris dans ces conditions, Gaspard n’abandonna point son ami.
Les deux cavaliers traversèrent Méounes au galop ; et, après Méounes, Belgentier et Solliès ; ils arrivèrent le soir à la Valette, où ils s’arrêtèrent.
Sanplan avait dit : « La bande est réunie dans notre caverne d’Evenos. » Bien qu’en état d’anarchie, et à cause même de cet état, elle avait su choisir, pour s’y réfugier, la plus inaccessible de ses retraites.
Gaspard et Sanplan, pour s’y rendre, comptaient gagner la route qui escalade le Bàoú de quatre heures, au nord de Toulon ; elle aboutissait à la plus fameuse de leurs cachettes. De la Valette, ils prirent, pour n’avoir pas à traverser la ville, le chemin qui contourne le Faron, au nord, et rejoint la vallée de Dardennes.
Par des sentiers montants, tortueux, pierrailleux et sonores, au flanc du Bàoú, ils parvinrent en peu de temps sur des plateaux où, entre les roches d’un gris bleu, pousse une végétation sèche, kermès, romarins, cystes et thyms, dévorés de soleil. De cette hauteur, dont ils suivaient la crête en se dirigeant vers le nord-ouest, ils dominaient un paysage incomparable et changeant. Ce fut d’abord, dans le sud, à leurs pieds, le port de Toulon, l’arsenal avec les cales de Vauban ; les grands navires à l’ancre, voiles carguées et lourdement festonnantes ; les bateaux de pêche sous le triangle de la voile latine ; l’immense cadre de la rade fermé au sud par l’isthme des Sablettes, et par la presqu’île de Saint-Mandrier que termine le cap Cépet, la pointe la plus méridionale de la France ; au sud-ouest, la colline de Six-Fours, postée en sentinelle dans la plaine ; au sud, Notre-Dame du Mai ; les rochers égaux des Deux-Frères, debout dans la mer ; et, sur tout cela, une « escandilhado », c’est-à-dire, un resplendissement de soleil, que la mer renvoyait au ciel par des milliards de facettes mobiles.
Puis, à mesure que nos cavaliers avançaient, des collines s’interposèrent entre leurs yeux et ce prestigieux tableau ; mais il fut aussitôt remplacé par un autre. Ils descendaient un peu maintenant vers l’ouest ; et ils découvrirent tout à coup un paysage non moins vaste. La chaîne de la Sainte-Baume apparut sur leur droite, longue ligne qui se brise, en un certain point, pour figurer le profil d’un fauteuil gigantesque, que Gaspard appelait la Chaise du Pape. Devant eux, au loin, par delà Sanàri, se profilait le Bec-de-l’Aigle ; des îlots flamboyaient, baignés dans l’azur d’un ciel terrestre… Derrière la barre de la Sainte-Baume, Gaspard voyait en esprit Azaï, la ville du Parlement maudit ; et le château de Lizerolles, l’asile qu’il chérissait.
Sa pensée d’homme actif ne s’attardait pas aux impressions de beauté qu’il recevait de ce vaste cirque de cultures et de forêts, de mer et de montagnes ; mais, de ces étendues, une joie singulière lui venait, qui gonflait ses espérances de révolté, comme le vent gonfle les voiles des grands vaisseaux. Ce qu’il éprouvait le plus fortement, c’était une ivresse de future victoire, de juste conquête et de liberté. Il respirait l’enivrant effluve à pleins poumons et de toute sa jeunesse. Sur la vaste étendue de ces horizons, il avait ses voies secrètes, ses retraites, ses affidés connus de lui seul, son peuple ; d’un coup d’œil, il embrassait tout son royaume. Ses traces étaient partout marquées, dans ces sentiers, dans ces drayes rocailleuses, sur ces cimes hardies ; et, aujourd’hui encore, le voyageur provençal, qui parcourt ces vallées et ces montagnes, retrouve, sur tout le territoire qui va de l’Estérel à Sainte-Victoire-d’Aix, le nom de Gaspard répété par toutes les pierres, et résonnant encore dans toutes les cavernes.