Gaspard se voyait en face de la Brute, bornée, sourde, aveugle comme un mur de roche.
— Écoute, Tornade, dit-il. L’an passé, nous avions parmi nous un camarade qui avait les mêmes idées que toi. Je crois même que tu les as héritées de lui, incapable que tu es d’avoir par toi-même des idées, même mauvaises. Ce camarade s’appelait Vérigneux.
— Tu m’insultes, Gaspard, interrompit Tornade ; tu me paieras cela.
— C’est entendu ; quand tu seras mon chef… Or, Vérigneux pensait, comme toi, qu’il fallait, en toute occasion, piller, voler,… assassiner. Un jour, ayant quitté la bande avec l’intention de travailler seul, pour son compte, comme il disait, il assassina lâchement une vieille femme, sur la route, entre Cuges et Aubagne. Puis il crut bon — souviens-t’en — de revenir se réfugier parmi nous. Les gens d’Aubagne me firent savoir que s’ils parvenaient à s’emparer de Vérigneux, ils le pendraient. Tu sais ce que je fis ? Je le leur fis livrer ; je l’accompagnai moi-même à Aubagne, où il fut pendu, sur la place publique, par un peuple indigné ; et sa tête fut plantée à la cime d’une bigue, à l’endroit même où le crime avait été commis. Cet endroit, qu’on appelle déjà le Vallon de la Bigue, restera célèbre sous ce nom ; et, longtemps après notre mort à tous, ce nom apprendra aux gens de chez nous que la bande de Gaspard de Besse ne fut pas une bande de méchants hommes, cruels et pillards, mais une troupe armée pour la justice, sous un chef qui condamnait la lâcheté et le meurtre… Tornade, tu connais le Vallon de la Bigue[4] ?
[4] Le Vallon de la Bigue a gardé son nom.
— Je le connais, dit Tornade. Et après ?
La bande se taisait, cherchant à deviner pourquoi Gaspard, avec insistance, rappelait ce souvenir menaçant. Où voulait-il en venir ?… Beaucoup croyaient deviner, et s’apprêtaient à défendre Tornade par tous les moyens.
Gaspard continuait :
— Ce que tu ne sais pas, Tornade, c’est que, pas loin d’ici, habitent le père et la mère de Vérigneux. Ce père et cette mère, ayant appris quel supplice allait être infligé à leur fils, demandèrent eux-mêmes aux gens d’Aubagne que la tête de leur fils fût tranchée et exposée à la cime d’une bigue. Et cette bigue, le père alla l’abattre de sa main dans la forêt : « Je veux, dit-il, qu’on sache bien que nous avons renié notre fils ; cette bigue, plantée par moi-même, en témoignera. » Ainsi fut-il fait ; et il en résulta que ces pauvres gens, au lieu d’être méprisés et montrés au doigt, comme parents d’un infâme, excitèrent la compassion de tout le pays ; et que le crime de leur fils n’est pas une honte pour eux.
— Et alors ? dit effrontément Tornade, qui comprenait enfin.