Tornade sentit venir l’impopularité ; et que, s’il reculait, c’en serait fait de son prestige… Ses amis doutaient déjà de lui. Il le sentait. Son orgueil répliqua, le poing tendu vers Gaspard :
— Vous tous, qui vous arrogez le commandement des hommes, vous prétendez tout savoir ! et pour nous mieux tromper sur vos mérites, vous prétendez qu’il est très difficile d’apprendre, dans des livres, ce qu’un enfant peut apprendre tout seul, de la nature. Je suis pour la nature, moi !… Je n’aurais peut-être pas, à cheval, l’air d’un général à la parade ; — mais je tiendrai sur la bête par ma volonté et mon courage naturels ! j’y tiendrai aussi bien que toi, et sans mépriser comme toi ceux qui vont à pied ! Sortons. Où est-il, ton cheval ? Sortons tout de suite. Aide-moi seulement à enfourcher ta bête ; et si je ne tiens pas collé sur son dos comme « arapède » au rocher, je veux perdre mon nom de Tornade, et je promets de renoncer à l’honneur de conduire des hommes !
Mïus et Gustin, les deux inséparables de Tornade, applaudirent les premiers. Les autres mutins, impressionnés, attendaient, avec une curiosité ardente, la fin de l’incident ; mais leur foi en Tornade chancelait : « Comment va-t-il s’en tirer ? c’est vrai qu’il nous faut un chef qui sache aussi bien faire figure à cheval que commander la manœuvre. »
Toute la troupe sortit de la caverne et gagna le plateau.
Tornade marchait à côté de Gaspard et ne cessait de discourir, en le coudoyant à chaque pas, par esprit de provocation.
Ce qu’on distinguait le mieux, dans cette nature trouble, c’était l’envie et un orgueil têtu. Tornade avait en lui, ardente comme une soif, l’ambition ; il était impatient de dominer, non pour tenter de conduire son clan vers des destinées, les meilleures possibles, mais pour être oppressif et cruel, et venger ainsi sa prétendue grandeur, selon lui méconnue. Cet ami des hommes et de la liberté rassemblait donc en lui toutes les qualités qui font les tyrans les plus intolérables. En créant ici-bas un enfer à l’usage des incrédules, les inquisiteurs sincères pensaient faire, en même temps que leur propre salut, celui de leurs victimes. Ils voulaient partager avec elles un bonheur éternel ! Tornade, lui, prétendait aimer les hommes, et c’était avec férocité, en bourreau. Ce qu’il y avait en lui de plus redoutable, c’était sa foi en soi-même. Cet imbécile croyait en son génie, exactement comme certains fanatiques croient en leurs dieux. La foi dans le mal conçu comme étant le bien est une puissance qui n’a plus de mesure, et proprement satanique. Il avait cette puissance. Il croyait à l’excellence du mal. Tornade était implacable à la façon de la brute élémentale, parce qu’il était stupide de très bonne foi.
Il dit à Gaspard, tout en le poussant du coude :
— Je ne vois pas pourquoi je ne serais pas un meilleur cavalier que toi.
— Moi non plus, répliqua Gaspard… Aussi bien es-tu libre de le devenir.
— Je suis ton égal, fit Tornade, rageur.