Il était rose et blanc ; fraîche, toute fraîche, sa jupe dentelée, comme si elle sortait de chez le faiseur ; fraîche comme une rose du printemps, la jupe du pantin, malgré ses soixante-quinze ans bien sonnés. Eh ! eh ! cric ! crac ! brum ! Il se mit à tourner, à tourner comme un fou, penchant sa petite tête qui souriait de bonheur, avec des joues roses, roses, des joues d’enfant à l’âge des anges, et de petits cheveux blonds, tout frisottés, qui vibraient au vent de la danse !
— Voilà mes étrennes, monsieur, les étrennes du petit Zidore… et celles de mon fils, eh ! eh ! cric ! crac ! brum ! Lui non plus n’en a jamais eu d’autres… Tenez, ça me fatigue ; faites-le tourner vous-même, mon fils… parce que je veux l’entendre.
Le père Zidore me tendit son joujou. Je compris qu’il fallait lui obéir, qu’il voulait revoir sa vie au son de la musiquette.
Et j’élevai le pantin à mon tour pour qu’il tournât bien librement.
Et je le regardais ; et je regardais aussi le père Zidore, tout ridé, lui, courbé, chevrotant, cassé, tremblotant, la peau jaunie, le crâne dénudé, vieux, vieux, vieux ! O jeunesse imbécile des objets ! Le pantin tournait impassiblement, souriant, rose, frais, jeune, enfantin… Et quand je m’arrêtais : « Encore ! » suppliait le vieillard, tendant les bras d’un mouvement machinal, comme autrefois lorsqu’il était au berceau et que sa mère voulait l’endormir. Cric ! crac ! brum ! la mécanique toussait, et la valse de reprendre encore… Ah ! que c’était triste !
Un vieil air — qu’on entendait souvent autrefois — a le don de rappeler plus vivement qu’aucune parole au monde l’instant de la vie où on l’entendait… Ici, ce n’était pas l’air seulement que retrouvait le père Zidore, c’était la même voix, la petite voix métallique, sans aucun changement de ton ni même d’inflexion, avec toute sa jeunesse de mécanique bien conservée dans l’armoire à linge, comme le parfum d’un sachet… Cric ! crac ! brum !
Le père Zidore murmura : « Maman ! » puis il ajouta deux noms… le nom de sa femme et un autre petit nom de baptême… Et là, sous mes yeux, tandis qu’à sa prière je faisais tourner le pantin, cric ! crac ! brum !… le père Zidore expira, le premier jour de l’année.
Quand je posai enfin la poupée sur la table chargée de livres, je croyais le père Zidore endormi ; j’ouvris en silence un des vieux livres qu’il aimait, pour attendre son réveil. Le père Zidore dormait en effet, mais il ne s’éveilla plus. Il dormait en souriant. Peut-être rêvait-il d’un pays où les enfants font tourner eux-mêmes les pantins roses sans les casser.
Le père Zidore a laissé, par testament daté du 1er janvier, jour de sa mort, ses livres à la bibliothèque de sa ville natale, et à moi, par une clause expresse, il a légué son pantin ! Il savait, le père Zidore, que je crois à l’âme des pantins roses et que j’aimerais celui-ci.
Je l’ai mis à mon tour dans une armoire, dans une armoire vitrée. A travers les vitres, il me regarde en souriant ; toujours, éternellement jeune et gai ; mais je ne le fais plus tourner jamais, parce que sa musiquette métallique me donnerait envie de pleurer.