« Ma mère mourut. J’avais vingt ans. Je gagnais ma vie comme copiste chez un notaire. Je laissais religieusement le pantin chéri dormir dans l’armoire à linge, avec la chaînette d’or et la montre d’argent.

« Je me mariai. J’eus un fils… car j’ai eu un fils, mon enfant !… — dit le père Zidore en me regardant d’un œil qui devenait trouble.

« Il dormait, mon fils, dans le berceau où j’avais dormi sous le regard de ma mère. Il y resta peu de temps ; il mourut à l’âge des anges ; et sa mère, peu de temps après, mourut aussi.

« Le soir, dans notre bon temps, en rentrant du travail, je retrouvais ma femme, la petite mère, qui, elle aussi, cousait, cousait, pour nous aider à vivre. Et je prenais le pantin rose ; je l’élevais au-dessus du berceau. Mon enfant tendait les bras et riait, riait, et mettait aussi ses petites jambes en l’air, s’agitant comme s’il eût voulu s’envoler pour saisir le pantin rose dont la jupe flottait bouffante… et dont la petite âme chantait, gaie ou triste tour à tour : Cric ! crac ! brum ! frum ! « Il tousse, petit, l’entends-tu ? Il se mouche ! comme Monsieur le curé quand il va prêcher ! »

« La jeune mère riait aux éclats… Et j’enfermais le pantin bien soigneusement lorsque le petit, fatigué de le désirer, s’endormait enfin, rêvant d’un pays où les petits enfants font tourner eux-mêmes les pantins roses… sans les casser !

« Brum ! brum ! cric ! crac ! »

Le père Zidore cessa de parler. Son regard nageait dans un vague indéfini.

Il se leva, appuyé des deux mains aux piles de livres chancelantes, fit quelques pas de l’une à l’autre, ouvrit une armoire…

— Le voilà ! dit-il.

Et, lourdement, élevant le pantin rose dans sa main droite, il me le montra.