« Je l’avais suivie, et, arrêté non loin d’elle, j’avais regardé un charmeur d’oiseaux qui donnait à manger aux moineaux et aux ramiers du jardin, pendant que les premières hirondelles rasaient la terre en criant.
« Après cela, j’avais perdu de vue la jeune femme ; je croyais la retrouver dans toutes celles qui passaient, jeunes et belles, en toilettes claires ; et, après chaque déception, l’espoir me reprenait, plus vif, de la revoir. Le crépuscule était venu, tiède ; puis, la nuit. Il me semblait que ce que j’attends sans cesse devait m’arriver ce soir même. Pourquoi ce soir ? Je ne savais, mais je le croyais. Il était dix heures. Quand onze heures sonnèrent, je rentrai chez moi. J’attendais toujours… Si tard ?… Oui ; une lettre encore pouvait m’être arrivée.
« J’ouvris la boîte aux lettres qui attend toujours, dans le corridor de ma maison. La lettre y était ! Qu’elle fût de la personne de tout à l’heure, l’idée ne m’en pouvait pas venir, et cependant, entre cette personne et cette lettre, je m’obstinais malgré moi à sentir un rapport.
« A peine l’ayant touchée, je compris que c’était d’Elle. La lettre était si élégante ! si lisse ! si parfumée ! que dans l’ombre je le compris. J’aurais voulu la lire tout de suite ; mais j’étais dans l’obscurité. A la lueur du gaz de la rue, sur le seuil de la porte, j’entrevis l’écriture de l’enveloppe, fine, claire, pure, inconnue. Mon esprit, pourtant, l’avait déjà vue ; et il me sembla que déjà une fois (je ne sais pas où) j’avais tenu ainsi cette lettre, la même, essayant de reconnaître l’écriture à la lueur du gaz de la rue.
« Je rentrai précipitamment. Je montai chez moi, très vite, très vite ; j’étais essoufflé ; je tenais la lettre entre le pouce et l’index, comme on tient un papillon, tremblant de le froisser ou de le laisser envoler. Mon sang battait au bout de mes doigts, contre la lettre ; il me semblait que tout mon cœur s’y était réfugié, et que je le sentais appuyé contre une poitrine blanche, ferme et inerte. Pourquoi celle qui venait à moi ne répondait-elle pas à mon émotion ? car je m’apercevais que mon messie était l’éternel féminin, et j’avais bien reconnu une écriture de femme.
« A coup sûr, j’avais un peu de fièvre. J’étais entré dans ma chambre. J’avais allumé la bougie. Je respirais ; je m’étais débarrassé de mon pardessus ; j’avais mis mes pantoufles, je m’étais assis dans mon fauteuil le plus large ; enfin, je m’étais mis bien à mon aise, pour jouir, sans que rien de la réalité me gênât dans mon bonheur idéal. La lettre, je l’avais posée sur ma table, n’osant pas encore l’ouvrir. Un seul mot de la suscription attirait mon regard ; c’était mon prénom Jules, écrit plus petit que mon nom ; — je tremblais de déchirer l’enveloppe.
« Les lettres d’amis qu’on reçoit nous rappellent les voix chères de ceux qui les ont écrites. Il y a au-dessus des mots comme de subtiles notes de musique qui reproduisent l’accent et les inflexions de la voix connue. Quelqu’un lit en vous avec les intonations claires, précises, réelles, de la personne qui vous écrit, la lettre que vous vous lisez. Si vous la lisez à voix haute, le charme s’en va, car vous parlez plus haut que l’être qui parle en vous, et qui est l’absent lui-même, et vous étouffez sa voix.
« Je regardais mon prénom, et une voix le prononçait en moi. Elle ne ressemblait à aucune de celles que je chéris, mortes ou vivantes. Quelle douce musique ! quelles inflexions suaves dans les deux syllabes qui forment mon prénom ! quelle tendresse voilée et profonde ! quelle passion dévouée ! c’était puissant et nouveau. Ma fenêtre était ouverte ; l’azur noir bleuissait ; le vent doux m’apportait du jardin des parfums et des plaintes étouffées d’oiseaux qui rêvent.
« J’avais déchiré l’enveloppe ; je lisais. La voix parlait en moi mystérieuse et pleine d’âme. Un bonheur infini me venait de cette lettre et passait dans mes doigts qui la tenaient, et noyait mes yeux, et m’arrivait aussi du ciel profond, et du jardin, par la croisée ouverte ; et toute cette grande joie inexprimable se glissait jusqu’à mon cœur qui se gonflait ; j’étais prêt à fondre en larmes.
« Que cette lettre fût une réponse, cela ne m’étonnait pas. Je n’avais écrit à personne, mais mon regard avait parlé si souvent à l’inconnue ; mais j’avais, les soirs, en marchant, tout seul, prononcé tant de mots emportés du vent, — qu’il n’était point surprenant que mes paroles ou mes regards fussent allés à qui de droit. L’inconnue répondait. Qui était-elle ? — je ne savais. J’avais sans doute un peu de fièvre, car tout cela me semblait très naturel.