« Oh ! le nom charmant qui signait la lettre ! le nom rare et presque jamais entendu ! le nom imprévu, idéal !… j’étouffais de plaisir ; c’en était trop ; je doutai de mon bonheur et je voulus m’en assurer. Je relus l’adresse de ma lettre. Je la relus à voix haute, pour la bien entendre. A peine eus-je parlé, que la voix mystérieuse et pleine d’âme et de passion qui tout à l’heure chuchotait en moi, se tut ; le charme était rompu et je lus clairement, au-dessous de mon nom, ces mots : « … pour remettre s. v. p. à Monsieur Anatole…! » —
LE RETOUR DES CLOCHES
A Charles de Pomairols.
Nous étions cinq petits amis et nous habitions des enclos voisins, sur les dernières pentes de la grande colline violette au pied de laquelle est bâtie Toulon, la ville de guerre.
Les fenêtres de nos maisons regardaient, par-dessus les toits rouges de la ville, la rade ; — par-delà la rade, les vertes collines de Saint-Mandrier — et, par-delà les collines, l’immense mer toute bleue, éternellement changeante et toujours pareille à elle-même.
Tous écoliers de l’école prochaine, nous ne nous quittions guère. Le plus grand, Léon, avait douze ans ; Paul, le plus petit (c’était moi), en avait huit. Léon ne marchait pas sans tambour, un vrai tambour que nous suivions partout d’un air brave. Pierrot, dix ans, portait toujours un drapeau ; Frédéric et Tiennet marchaient ensuite, armés de sabres de bois, et Paul venait le dernier, toujours, et ne portant jamais rien que ses pensées…
Elles étaient lourdes, car tous les jours le petit Paul découvrait un peu du vaste monde, et, de plus — honni soit qui mal y pense — le petit Paul était amoureux.
Il aimait — oui, vraiment — la grande sœur de Tiennet ; un petit nigaud, ce Tiennet, le fada de la bande, à qui l’on faisait croire des choses… oh ! des choses !… Figurez-vous que ce bêta croyait que le Petit Chaperon rouge est une histoire arrivée ! Si c’est possible, à neuf ans !
La sœur de Tiennet, c’était Lison, que nous appelions Liseron. Elle avait près de quinze ans. Elle était déjà vieille, ce qui nous charmait. Elle ne jouait pas avec nous, ce qui l’idéalisait. Elle venait, deux fois par jour, à l’heure des repas, appeler son frère dans les ravins où nous nous égarions, au fond des forêts de romarins où nous nous croyions perdus, parmi les rochers où nous cherchions la caverne d’Ali-Baba.
Du plus loin, tout d’abord, le bruit du tambour de Léon la guidait… Elle accourait, criant de sa jolie voix : « Tiennet ! Tiennet-et-et ! »