— Est-ce que Liseron, lui dit Paul tout à coup, viendra te chercher aujourd’hui ?

La réponse que fit Tiennet nous plongea tous dans un grand trouble. Non, Lison ne viendrait pas nous appeler, parce qu’elle était bien malade. Depuis trois jours elle était couchée.

— Le médecin a dit, ce matin, qu’elle pouvait mourir, acheva Tiennet d’un air grave. Maman m’a laissé sortir, parce que, pour ma sœur Lise, il ne faut pas faire de bruit dans la maison. Et moi je suis venu bien volontiers parce que j’ai entendu dire une chose : quand on peut voir passer les cloches dans le ciel, si l’on pense bien vite un vœu, le bon Dieu fait arriver ce qu’on lui demande… Alors, vous comprenez, n’est-ce pas ? pour Lison, il faut que je voie les cloches !

Il y eut un long silence.

— « C’est comme pour les étoiles filantes, » dit enfin le petit Pierre. Et Frédéric continua : — « Si on demande une chose au bon Dieu avant que l’étoile soit éteinte, le bon Dieu fait ce que vous voulez. »

— Oui, c’est comme ça, dit Tiennet. Et il répéta : — Il faut que je voie les cloches !

— Toi ou moi, dit Paul, ou bien un autre, ça n’y fait rien. Pour Liseron, c’est la même chose.

Il avait raison, Paul : Nous faisions tous le même vœu.

Il y eut encore un très long silence. Quelque chose de grand bouleversait nos petits cœurs. C’était doux, triste et confus. C’était notre amour pour Lise. Nous voulions la revoir, la revoir souvent, jolie et vivante, l’entendre encore nous appeler dans l’écho de la montagne, l’embrasser encore, la perdre et la retrouver dans nos immenses forêts de romarins plus hauts que nos têtes ! Quelle idée nous faisions-nous de la mort de Lise ? Nous savions seulement que ce serait ne plus la revoir. Nous n’acceptions pas cela. Et comment être sûrs qu’elle ne mourrait pas ? Ah ! si ça pouvait être vrai, l’histoire des cloches ! Si l’un de nous pouvait les entrevoir là-haut, traversant les petits nuages du ciel comme des hirondelles ou des goélands ! Et pourquoi non ? Nos pères n’y croyaient pas, au voyage des cloches par le chemin des oiseaux, mais nos mères nous l’avaient conté. Pourquoi ne serait-ce pas elles qui avaient raison ? Nous voulions tant être consolés !

Toutes ces idées s’agitaient en nous pêle-mêle, informulées, plaintives, comme enveloppées dans le touchant désir qui leur donnait naissance. Nous l’aimions tant, la grande Lise ! Par amour pour elle, nous étions malheureux de ne pas croire aux cloches qui volent… Après tout, elles volaient, peut-être ! Pourquoi pas ?… Pas toutes, si vous voulez, mais quelques-unes… Celles de Toulon, oui, étaient dans les clochers, mais celles de Paris, qui sait ?… En tout cas, personne ne songeait plus à se moquer du pauvre Tiennet. On ne pensait plus à jouer. On voulait seulement savoir que Lise ne mourrait pas.