— De plus mauvaise, monsieur, je n’en pouvais pas avoir ! Le 14 juillet arrive, j’avais fait un gros tas de toute cette ronçaille bonne à rien, pleine de piquants… j’y avais ajouté une vieille chaise cassée, deux ou trois caisses pourries… un peu de paille… et zou, une allumette !… Le feu part… Ça se met à brûler sur un emplacement vide devant la maison… C’était un peu avant la nuit ; et nous, assis à table, près de notre porte, nous commençons à manger la soupe, bien contents de ce feu de joie, qui nous débarrassait enfin de toutes nos balayures !
— Eh bien, tout ça, Darbous, ne peut pas faire un souvenir triste ?
— Attendez, monsieur !… Tout à coup un voisin, en courant, arrive, qui nous dit : — « Où est le feu ? — Le feu, gros animal, il te crève les yeux ! — Pas celui-là, l’autre ! — Nous n’en avons point d’autre ! — Alors, dit-il, ça va bien, quoique ça soit une idée drôle, de s’asseoir pour dîner devant un si gros feu, en plein mitan de juillet !… » Voilà qu’à ce moment j’entends le tambour… ran, pan, tan ! ran, pan, tan ! et je criai : « Ah ! bon ! voilà la fête qui commence ! » — « La fête ! Ah bien oui, la fête ! C’est le tambour qui annonce partout que vous avez, par accident, mis le feu chez vous ! Écoutez maintenant la cloche !… » La cloche sonnait, le tambour battait. C’était le tocsin et le rappel, et voilà que, par la petite rue qui monte vers notre maison, étroite et droite comme cette échelle-ci, je vois venir contre nous un magasin de monde, tout un régiment ! avec des cruches, des seaux, des arrosoirs, tout le tremblement, et enfin la pompe !… Ceux de la queue, oui, monsieur ! traînaient la pompe, qui était toute neuve, et ceux de la tête, avec leurs casseroles, apportaient l’eau !… Oh ! ils étaient bien cent cinquante, avec des gamins qui suivaient devant, et qui criaient : « Darbous a mis feu ! Darbous a mis feu !… » Moi, voyant venir ce spectacle, je me lève de table pour mourir de rire à mon aise ! J’étais si jeune, alors ! Mais en me voyant rire, tous ces gens-là, femmes et hommes, malcontents d’avoir été dérangés au bon moment du dîner, s’entraînèrent à m’injurier ! Mon père veut leur expliquer : on ne le laisse pas ouvrir deux fois la bouche ! Et tout le village, monsieur, a passé devant moi à la file, qui secouant son arrosoir, de colère, qui son pot-à-eau, qui sa cruche, en me criant mille sottises, des sottises à faire trembler, ce qui ne m’empêchait pas de rire : c’était bien tout le contraire !… Par malheur, Monsieur le maire qui est médecin, et qui était parti dans sa voiture pour voir ses malades, en entendant la cloche et le tambour, au galop revint au village, et là il entend dire que j’ai comploté, moi, pechère ! une mauvaise farce !… Alors, le garde me vient dessus, avec son tambour, et veut à toute force m’emmener en prison ! oui, en prison, monsieur, un treize de juillet !… Il fallut faire de la défense, avec mon frère le cuirassier… Et voilà ce que c’est, monsieur, que votre fête de la liberté !… La voilà, la liberté !… et voilà le peuple !
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Darbous, toujours assis au sommet de son échelle, prononça ces paroles d’un ton inimitable de parfaite indifférence et de tranquille dédain pour les multitudes et pour la politique.
— Et que dit le maire, Darbous ?
— Il dit, comme de juste, qu’il valait mieux pour le village que personne ne fût brûlé !
Darbous haussa les épaules, puis tout à coup de sa voix terrible :
— Petit ! Et ce mortier ?
— Est-ce que vous croyez, maître Darbous, répondit la frêle voix de l’enfant, que je peux, à la fois, gâcher du mortier et écouter toutes vos histoires !… Le monsieur parle comme une affiche, à ce que vous dites ; mais vous, oh ! vous parlez comme le catéchisme !