Darbous s’est tu. Il y a un silence très long. J’espère que l’histoire va suivre d’elle-même : elle n’arrive pas. Maître Darbous, monté sur une échelle double, donne « un coup de niveau » afin de poser bien droit ses supports de cloche. Alors, je prends mon parti :
— Et qu’est-ce qui vous est arrivé, Darbous, qui ait pu vous décider à ne plus prendre aucune part aux réjouissances publiques ?
Darbous devine que je le plaisante un peu, et, sans lâcher son niveau, il tourne vers moi la tête, et, clignant de l’œil :
— Vous parlez bien, monsieur ! vous parlez comme une affiche… Moi, je ne sais pas lire, mais on m’en a lu plusieurs !…
Il me parlait presque tout bas ; il s’interrompt, change de ton, et, sans transition, d’une voix d’ogre, pleine et forte, il crie à son manœuvre, un bambino en train de jouer avec mes chiens : « Dè mortiè ! » Et tandis qu’avec une lenteur merveilleuse le manœuvre gâche du mortier, Darbous, assis sur la haute plate-forme de l’échelle double, raconte :
— Depuis quelques jours, mon père me répétait : « Tu devrais bien brûler ces broussailles, pour nous en débarrasser ! »… Il faut vous dire, monsieur, que nous demeurons tout en haut du village, près des ruines du château, tenez, là-bas, regardez !
Il me désigne du doigt sa maison — plantée presque au sommet du cône qui domine toute la plaine et la mer, et sur lequel s’échelonne le vieux village de la Garde.
— Elle s’aperçoit de loin, celle-là !
— Pour mon malheur ! comme vous allez voir !… Donc, je répondais à mon père : « Dans quatre jours c’est le 14 juillet ; toutes ces saletés de méchantes broussailles, je les brûlerai ce jour-là et même la veille. Nous serons, comme ça, les premiers à faire « un peu d’illuminations. »
— C’était une bonne idée, Darbous.