Le dévouement du Corse est aveugle. C’est en cela qu’une froide sagesse peut le blâmer ; mais le Corse n’en a cure. La cause de son ami ou de son hôte devient sa propre cause. Il ne la raisonne pas ; il n’y réfléchit même pas ; il l’épouse. Ne parlez pas de raison à qui fait un mariage d’amour, et rappelez-vous que le Corse déteste ce qu’il n’aime point.
… Mais n’insistons pas davantage sur ces traits généraux. Voici mon histoire.
Arrivé en Corse au mois de décembre 187…, j’y fus l’hôte de mon ami J. T…, professeur dans un de nos lycées du continent, ou plutôt je fus l’hôte de sa famille à laquelle il m’avait adressé et par qui je fus traité en véritable enfant de la maison. Mon ami J. T… avait dû rester « en France ».
— Vous êtes ici chez vous, me dit son père à mon arrivée.
Cette parole n’était point vaine. J’étais chez moi. Pour la première fois, je recevais l’hospitalité à la manière antique. La famille de mon hôte était nombreuse. Il y avait une aïeule, le père et la mère, une fille et un gendre avec leur premier né, et trois garçons dont le plus jeune, Jean-Paul, avait quinze ans. Je me sentis chez un patriarche.
Je remarquai surtout, dès mon arrivée, la toute-puissance du père. Un mot, un geste, un regard du chef de famille, et l’on obéissait en silence, au plus vite. Le chien même de la maison, un énorme griffon qui m’accueillit en furieux, savait obéir sur un signe. Quand j’arrivai, il s’élança vers moi, hurlant. Le vieux maître leva un doigt, et le griffon s’alla coucher, me tournant aussitôt le dos, sans fureur et même sans curiosité.
Amateur de chasse et surtout grand ami des chiens, j’admirai tout de suite ce griffon, qui était noir et de forte taille. J’estime d’ailleurs le griffon au-dessus de toute autre espèce. Intrépide à l’eau, il sait même plonger. En plaine ou en montagne, pas d’escarpement, pas de broussailles qui l’arrêtent. Il a le cerveau très développé ; quelques velléités de noble indépendance à ses heures, s’accordant avec une fidélité sans pareille ; et pour le courage, il n’a pas de supérieur.
Naturellement, je me hâtai de faire à mes hôtes l’éloge des griffons et de flatter le leur. Je vis que j’avais bien choisi mon compliment d’arrivée, et que toute la famille, du plus vieux au plus jeune, se réjouissait de mes paroles.
— Ce chien-là, monsieur, me dit le père, c’est un homme ; il est de la famille. Les sauvages prétendent que le singe est un homme et qu’il ne parle pas afin de n’être pas contraint de travailler ; mais ce chien, lui, parle ; et il travaille, monsieur, avec les hommes, comme il joue avec les enfants. C’est peut-être le meilleur de nous. Je dois dire que je l’ai bien élevé ; il a fallu quelques rudes leçons. Mais quel enfant n’en a pas mérité ? On n’apprend rien sans peine. A présent il sait tout ce qu’il doit savoir, et jamais il n’a manqué au devoir… Per dio ! vous en jugerez demain. Aussi bien, vous êtes venu ici pour chasser. Vous ferez demain un tour de promenade avec mon plus jeune, avec Jean-Paul ; tu m’entends, Jean-Paul ?
Jean-Paul, en train de fourbir son fusil de chasse, leva la tête et dit :