Yvonne était blonde, avec des yeux très bleus et un visage pâle, pâle comme le visage de ces madones en cire qu’on voit dans les églises de village, enfantines et anciennes, sous des globes de verre.

Oui, elle avait l’air d’une sainte mystique, la douce et blanche Yvonne, et c’est pour cela que Jacques l’avait aimée.

II

Jacques Kardec, lieutenant de vaisseau, avait vingt-huit ans. Avec un bon esprit très droit, net, ferme, il avait un cœur excellent. Il était sorti en bon rang de l’École navale. De taille moyenne, mais très fort, il se vantait de sa force avec un joli rire jeune, plein de mépris pour les faibles, et qui cependant n’avait pour eux rien d’offensant. On ne pardonne pas « un plus fort » ; on pardonne « un trop fort », contrairement à ce qui arrive dans l’ordre intellectuel, où l’on prend moins ombrage du simple talent que du génie, jusqu’à l’heure du moins où le génie s’est imposé… Quand la conversation « s’amenait » sur la force physique, Jacques tirait en silence de sa poche une pièce de dix francs en or — et, doucement, doucement, entre ses doigts, il la ployait comme du plomb. Ou bien il faisait apporter un jeu de cartes, et les trente-deux cartes étaient déchirées à la fois, tout doucement… C’était l’amusement des carrés d’officiers, cette manie de Jacques. Tout le monde essayait de l’imiter, au milieu des rires. Un tel ne parvenait à déchirer que douze cartes à la fois ; un autre en déchirait vingt. Personne ne ployait la pièce de dix francs.

Il avait une volonté qui était d’acier, comme ses doigts. Un cou de taureau, des épaules d’hercule. Pas très grand, je l’ai dit. Avec cela, marqué pour devenir le type du « marin énergique »… Le contraire d’un poète fade… Et pourtant l’amour prit le cœur de Jacques entre ses petits doigts et le ploya, le ploya… comme la pièce de dix francs… le déchira, le déchira… comme le jeu de trente-deux cartes.

III

— Jacques, mon fils, à quoi te mènera cet amour ? Cette Yvonne n’est pas du tout ce qu’il te faut. C’est une demi-bourgeoise qui n’a qu’une demi-éducation. Je ne te dirai pas qu’elle n’a point de fortune ; cela n’est pas grave, puisque tu en as, mais le fils de l’amiral Kardec ne peut pas, ne doit pas épouser cette fille. Réfléchis, mon doux Jacques. Si ton père vivait, tu l’écouterais, lui ! Il te ferait comprendre.

Jacques secouait la tête et, à toute objection, répondait simplement, obstinément, patiemment :

— Je l’aime !

Sa mère se sentait vaincue. Elle connaissait l’entêtement des Kardec : « Jacques est butté », se disait-elle, comme au temps où l’amiral opposait à la sienne une de ces volontés inflexibles qui avaient fait de lui un chef de premier ordre.