J’appelle l’attention de la Cour sur l’incohérence des paroles du témoin.
LE PRÉSIDENT.
L’instruction établit qu’on l’a soudoyé honteusement. Cette incohérence est feinte. Poursuivez, témoin, avec plus d’ordre ; au fait, au fait !
LE TÉMOIN.
Bref, étant monté sur ma pierre, et regardant par-dessus les murs, je vis que la lune déjà haute éclairait la plaine. Elle était blanche au clair de lune, la plaine, comme en hiver par la neige, et il y avait un silence ! — oh ! un silence de neige !
Et, dans la plaine, si blanche, je vis deux ombres, si noires que j’eus peur. Mais je me dis : c’est justement la lune qui les fait noires en les éclairant du côté où je ne les vois pas ; ce sont des hommes qui reviennent de la ville et vont à Saint-Laurent, après la soirée passée au cabaret. C’était jour de marché en ville aujourd’hui, pensai-je ; et le chemin qui va de la ville à Saint-Laurent est justement derrière ma maison… Mais pourquoi passent-ils au milieu de la plaine, puisque le chemin n’y passe pas ?… Et pourquoi courent-ils ?
A ce moment, l’un atteignit l’autre. Un bras s’était levé. Un cri, une plainte — voilà ce que j’entendis… Et une seule ombre continua de courir et de s’agiter dans la plaine… Je m’évanouis. Je fis des efforts pour revenir à moi, de grands efforts ; mon chien se mit enfin à me lécher, et seulement alors je repris connaissance… Ma femme (qui le matin même, était allée vendre à la ville), accablée de fatigue, n’entendant plus hurler le chien, s’était, je dois le dire, rendormie, et, ma foi, jusqu’au jour ne fit qu’un somme. (Hilarité prolongée dans l’assistance.)
LE PRÉSIDENT.
Je rappelle l’auditoire au respect du lieu où nous nous trouvons. (Au témoin.) Continuez.
LE TÉMOIN, reprenant le fil de ses idées.