… Jusqu’au jour ne fit qu’un somme. (Nouvelle hilarité non moins prolongée.)
LE PRÉSIDENT.
Abrégez, témoin ; que fîtes-vous après votre évanouissement ?
LE TÉMOIN.
Je me relevai et repris mon poste, debout sur la pierre… alors je demeurai pétrifié. Monsieur (le témoin désigne l’accusé) passait non loin de là, portant un cadavre dans ses bras… Je crus que j’allais crier, mais je n’avais plus ni souffle ni voix. La lune me frappait à ce moment dans les yeux, et je les fermai pour empêcher, selon moi, que le criminel me découvrît en voyant luire mon regard… Je ne pensais plus que mon mur, ma maison même sont invisibles à 100 mètres, cachés de haies, d’arbres et de lierre ; on ne pouvait pas me deviner ; je regardais à travers les branches d’un chêne ; on ne pouvait pas me voir, et moi je voyais toute la plaine. Si monsieur avait été du pays, il aurait songé : « Voilà la maison du jardinier », et il serait peut-être venu regarder si quelqu’un chez nous était éveillé… Je ne sais si je pensais qu’il fût du pays, et puis, enfin, tout cela pour moi s’embrouille dans mon souvenir ; mais, bien sûr, j’avais peur et je ne bougeais pas !… Il s’est trouvé que monsieur n’est pas de chez nous ; que c’est un riche maquignon d’une autre ville et qu’il a suivi, après une soirée passée au café, un maquignon de Saint-Laurent, pour le voler… tout cela, je ne le savais pas. Si je l’avais su, j’aurais eu peut-être plus de courage, et je serais sorti ; mais je ne savais rien, ni s’il était fort ou faible, ou un homme ou le diable en personne ! Je ne bougeais donc pas !… Je voudrais vous y voir, la nuit, dans la Grand’Plaine, à regarder, sous la lune, un assassin qui porte son mort ! Bref, je ne savais rien, je le dis, sinon que j’avais peur ! Lui non plus, il ne se doutait de rien. Il ne savait pas que mes deux yeux d’honnête homme le suivaient, l’assassin ! Que mes yeux le suivaient, le suivaient grands ouverts, sans manquer un seul de ses gestes ! C’étaient des yeux d’homme bien éveillé, oh ! oui ! — Oh ! plus que moi ma femme a eu peur, quand je lui ai raconté ce que j’avais vu ! — La nuit du crime, elle a dormi, vous savez, mais non pas les suivantes, allez, après que je lui eus raconté la chose ! J’ai révélé l’histoire à la justice, seulement après que l’homme a été pris, et lorsqu’on est venu me dire : « N’avez-vous rien vu dans la plaine, la nuit du 23 mars ? » Alors j’ai dit : « J’ai vu le criminel faire son coup » ; et je peux le répéter ici sans crainte, à présent qu’il est pris ; mais de l’avoir vu faire cette promenade dans la plaine, il me semble vraiment que c’est un homme du diable !
LE PRÉSIDENT.
Comment pouvez-vous reconnaître l’accusé ? Vous ne l’avez vu que de loin, au clair de lune ?
LE TÉMOIN, ingénument.
Mais, puisqu’il avoue !
LE PRÉSIDENT.