Comment pas fou ! c’est-à-dire non ! oui, je ne suis pas fou, mais je suis endormi. Condamnez-moi à mort, mais qu’on m’éveille avant, par pitié ! Ce n’est pas un système de défense, puisque j’avoue ! puisque j’avoue tout !… Si vous voulez des détails, j’en donnerai ! Tenez, il vous a dit ce qu’il a vu, cet homme, le témoin ; mais le dedans du criminel, il ne vous l’a pas dit ! Il ne l’a pas vu ! personne ne l’a vu !… J’ai tué, oui, j’ai tué. Pour voler, oui, j’avais des dettes… Je ne suis pas fou, non, mais c’est une espèce de folie, le crime ! Et la tête abominablement tourne à l’assassin. J’ai frappé… Il a crié en me regardant ! — Je l’avais suivi, il avait compris, et il s’était mis à courir. Je l’avais atteint et frappé… mais je ne l’ai pas fouillé, je n’ai pas fouillé ses poches. Dès qu’il fut frappé je me dis seulement : « où le cacher, où ? » Et je n’eus plus d’autre idée. — La lune était claire, le ciel clair, la plaine blanche. Tout me regardait. Je pensais : « Rien ne me voit ! — Un œil, pensai-je, un petit œil, si aisément caché sous une feuillée, un œil humain ne me voit pas, j’espère ! — Oh ! oh ! mais les étoiles ont l’air de me regarder. — Du bruit ? Quel est ce bruit ? Deux branches ont craqué ! Un hibou pleure ! Je fuis près de la mare ! Lavons ici mes mains rouges… La mare est rouge ! Un crapaud saute à l’eau et m’éclabousse de sang ! Ah ! comment me laver à présent, où ? Et lui, où le mettrai-je ?… Fermons-lui les yeux !… Comme cette nuit est blême ! — Il est lourd ; posons-le contre cet arbre, là… il a l’air vivant !… » Oh ! je l’ai bien posé cent fois, assis, debout, couché ! De ses bras morts, il faisait des gestes quand je le changeais de place à nouveau !… « Où le mettre ? — Oh ! une fosse ! une bonne fosse, où la trouver ? Oh ! trouver ouvert un bon cimetière ! La plaine est nue, bien nue… Je ne peux m’y cacher, c’est vrai, mais au moins personne ne s’y cache ! Restons-y. Comme il est lourd, lourd, lourd !… Je ne tuerai plus personne, non, jamais ! Est-ce là le poids du remords, le poids du crime ? Oh ! oh ! peut-être est-ce là l’enfer… J’ai tué sur la terre autrefois et, durant l’éternité, à présent, je dois porter ce mort, mon mort, mon compagnon !… Il est à moi ! je me le suis donné, et je dois le porter toujours : c’est mon supplice !… Ceux qui en ont frappé plusieurs, comment font-ils ceux-là, comment ?… » Et de lassitude, à la fin, près de la petite mare, le cadavre à mes côtés, je m’endormis pendant qu’un œil, un petit œil humain, caché là-bas, et que je ne voyais pas, me voyait, m’avait vu toute la nuit, sous la lune, dans la plaine blanche ! Ce regard de là-bas venait jusqu’à moi, il m’obsédait, il était pesant, lui aussi ! Je m’agitais sous ce regard, et il m’endormait. Oh ? sûrement c’était un regard magnétique ! J’ai tout avoué, messieurs ; mais, de grâce, qu’on m’éveille à présent ! Oui, pour la sentence, au moins ! Qu’on m’éveille pour la sentence !
LE PRÉSIDENT.
La Cour va délibérer.
UN HUISSIER.
Voici le chocolat et les journaux de monsieur. Monsieur a-t-il bien dormi ?
L’accusé s’éveille. Un rayon de soleil joue sur son lit. On est au mois de mai. On entend piailler sur les arbres voisins cent nichées de moineaux ensemble. Un valet de chambre est là, debout, souriant d’un air aimable :
LE VALET DE CHAMBRE.
Voici le chocolat et les journaux de monsieur. Monsieur a-t-il bien dormi ?
L’ACCUSÉ.
Ah ! mon pauvre Baptiste ! sans toi j’étais condamné à mort.