Que fit l’assassin, après avoir posé à terre le cadavre ?

LE TÉMOIN.

Au bout d’un moment il le reprit dans ses bras. On aurait dit un brave homme qui sauvait quelqu’un dans un incendie ! Il y avait des moments où il se penchait vers le mort et semblait l’embrasser. Il marchait lentement, puis vite. Il allait droit, puis tournait brusquement, revenait sur ses pas et s’arrêtait tout court. Une fois, je le vis qui portait son mort sur ses épaules comme le bon pasteur portant la brebis égarée ! — A un moment, je le vis s’éloigner ; il alla jusqu’à l’autre bout de la plaine et je le perdais de vue, quand tout à coup il se retourna, et, grandissant toujours, il vint droit sur moi !… Il m’a vu, pensai-je. Oh ! qu’il devient grand !… Il vint droit sur moi, et contre mon mur, au-dessous de moi, il adossa le cadavre ! Je ne respirais plus… Il le reprit encore au bout d’un moment, et j’entendis qu’il lui disait à voix basse : « Tu m’ennuies bien plus, mort, que vivant ! » Il le posa vingt fois à terre, trente fois ! et trente fois le reprit, le changeant de place sans cesse, et quatre heures de nuit se passèrent pendant que je regardais dans la Grand’Plaine, toute blanche de la lumière de la lune, ce vivant et ce mort ensemble aller et venir, tout noirs ! Enfin ils disparurent entre les arbres du milieu de la plaine, autour de la mare, et je pensais qu’ils s’y étaient jetés tous deux, et qu’elle était verte et pleine de serpents… Quand je ne vis plus rien, je rentrai dans ma maison. Le chien, de me voir auprès de lui, s’était calmé. Je rentrai alors… J’ai tout dit.

LE PRÉSIDENT.

Accusé, on vous a trouvé, le 24, — quelques heures après le moment où le témoin a cessé de voir le criminel et sa victime dans la Grand’Plaine — on vous a trouvé couché, au pied des arbres de la mare et dormant d’un profond sommeil. L’instruction déclare que vous avez tout avoué. Persistez-vous dans vos déclarations ?

L’ACCUSÉ.

J’y persiste ; seulement, je dois dire qu’on ne m’a pas encore réveillé. On m’a trouvé, il est vrai, dormant, accablé par la lassitude du crime et du remords, auprès du cadavre — et j’ai tout avoué — mais je dors encore ! La justice serait de m’éveiller avant de me condamner, monsieur le président. C’est vrai, j’ai commis ce crime ; mais, de grâce, qu’on m’éveille ! Parce que, si je rêve, il serait bien juste de m’éveiller !

LE PRÉSIDENT.

Les docteurs qui vous ont examiné déclarent que vous n’êtes pas fou. Abandonnez cet étrange système de défense.

L’ACCUSÉ.