Vrai, elle avait eu de la chance, cette Anna.
Son « premier » avait été, en province, où elle était couturière, un sous-lieutenant qui lui avait promis le mariage, l’avait rendue mère, et abandonnée aussitôt !
Montrée au doigt, ne voulant pour rien au monde abandonner, elle, son enfant, elle était venue à Paris, au quartier Latin, — dans le gouffre où tout se perd — pour vivre de son métier de couturière.
Et, deux ans, elle avait vécu ainsi, sage, en effet, ne vivant que « pour le petit ».
Oui, deux ans ! deux belles années, elle avait été mère, et si bonne mère !… Nuit et jour elle avait travaillé — auprès du berceau. Elle ne mangeait guère, ne dormait guère. Elle travaillait — en souriant. Elle était pâle en ce temps-là, mais si heureuse !… Le petit allait si bien !… Elle l’amusait avec des poupées en chiffons, qu’elle faisait très bien. Elle les habillait de belles étoffes et elle leur mettait des chapeaux de plume. Un jour, elle avait acheté à « son fils » un pantin de cinq sous, — et puis… et puis, il était toujours là, le pantin de cinq sous, dans un tiroir de table Louis XV, marquetée et dorée… mais le petit, lui, à deux ans, était mort, un soir de Noël, — oui — un soir de fête, le soir même de la fête des enfants. Alors, que lui avait importé tout le reste, à la mère ?… Elle avait accepté à souper, un soir, d’un étudiant… Et voilà l’histoire d’Anna.
VII
Il y avait deux ans de cela… Le petit aurait quatre ans… Déjà l’année dernière, le soir de Noël, elle s’était dit : « Il aurait trois ans ! » Alors, elle avait acheté un petit arbre de Noël. Sa femme de chambre était allée dire au banquier : « Madame prie Monsieur de ne pas venir ce soir ; madame est souffrante. » Et, toute seule, elle avait allumé les petites bougies et veillé, toute seule, en pleurant, — la petite ombre morte.
VIII
Et aujourd’hui, cette année, comprenez-vous ! — une idée lui était venue, brusque, en coup de lumière : « Il me faut, il me faudrait, pour ce soir — toute seule c’est trop triste ! — un petit enfant !… J’achèterai un bel arbre… je croirai voir mon petit Paul… Il serait content, le petit garçon à qui je donnerais tant de choses… et ses parents aussi seraient très contents. »
Puis, une idée poignante avait succédé : « Je ne connais pas d’enfant. Et, si j’en connaissais un, ses parents voudraient-ils me le prêter, à moi ?… et toute une nuit ?… une nuit de Noël, surtout ? »