On fit rétablir le silence par les gendarmes, ce qui fut difficile, car la gaieté tenait du délire. Tiste, heureux dans son cœur d’être désigné à l’avance par la voix populaire pour ce grade éclatant (un tambour-major en ce moment-là lui paraissait plus glorieux qu’un colonel), Tiste, fier et modeste, souriait en baissant les yeux.

En peu de temps, Tiste, qui était né tambour-major, Tiste, habile à remplir un clairon de son souffle puissant et à battre tous les ran-tan-plan possibles rien qu’avec ses deux index, longs comme des baguettes de tambour, Tiste, de première force à exécuter des commandements télégraphiques au moyen de la fière canne à pomme de cuivre, put se voir galonné d’or et s’entendit appeler « chef » par trois mille hommes !

Ce fut le plus beau moment de sa vie. Il eut à cette époque comme un redressement de fierté qui le fit paraître plus grand de quelques centimètres, et quand il figura pour la première fois dans une revue, beau, solennel, splendide et calme, haut sur bottes, dominant le régiment et la foule accourue, allongé encore par son panache, dont le bout flottant arrivait au niveau du pompon des officiers montés, il eut un vertige d’orgueil. Il se dit qu’il avait trouvé l’honorable emploi d’une taille dont on avait ri jusque-là et qui désormais inspirait le respect ; il se dit qu’il servait la patrie par ses dimensions mêmes, et que les rois, qui peuvent à leur gré faire des généraux d’armée, ne peuvent pas faire un tambour-major.

Ces pensées d’orgueil commencèrent sa perte. Et Tiste n’est pas le seul homme à qui sa taille ait été funeste. Dès l’école, j’ai toujours vu les grands contracter des habitudes de domination, de fierté et d’injustice, qu’un jour ils payent chèrement. Hélas ! il n’est pas de grandeur qui n’amène son ivresse et ne prépare elle-même les révolutions qui doivent la renverser.

Tiste bientôt ne connut plus de bornes. Il devint sévère dans le service, plein de morgue et d’exigences. Il parlait toujours de tout son haut. Il exigeait le salut des plus nouveaux conscrits et des plus anciens caporaux avec une âpreté sans exemple. Aux promenades, il passait son temps à loucher, regardant de côté si les mains des recrues, suffisamment gantées, se portaient au képi dans la position réglementaire.

Et malheur aux distraits !… On alla jusqu’à dire — la malignité n’en fait jamais d’autres — qu’il ne se promenait que pour se faire saluer.

On devine le résultat : Tiste fut haï. Un jour vint où le régiment tout entier se mit à rire de lui sous cape. Les officiers riaient eux-mêmes, bien qu’il fût un bon soldat.

Et alors, on s’aperçut avec joie que si Tiste avait d’abord paru grandi grâce à un redressement de fierté, il avait aussi véritablement, réellement, matériellement grandi ! Après un an de service, son uniforme, son bel uniforme de pourpre et d’or, lui était déjà court ! Cela sautait aux yeux ! Un loustic s’étonnait qu’on ne l’eût pas vu plus tôt !

Et puis, il avait contre lui des jaloux… tous les petits.

Il est certain que le tort essentiel de Tiste, mais qui du moins ne peut pas lui être imputé, fut de s’élever indéfiniment. Ainsi l’histoire humaine se répète. Napoléon n’aurait pas eu Sainte-Hélène, s’il eût su s’arrêter à temps.