Ce bruit étrange courait par la ville : « Le plus grand des tambours-majors grandit. » Le dédain peu à peu remplaçait l’admiration pour ses formes rares. Les réguliers le renvoyaient aux déclassés. L’opinion disait : « Il devrait se montrer pour de l’argent, et ferait fortune ! » Le sous-officier se sentit traité en saltimbanque. Le prestige s’en allait, et Tiste, qui avait pu voir comme le panache plaît aux femmes, se sentit irrévocablement condamné, le jour où une fille d’auberge, la plus belle de ses maîtresses, lui déclara qu’elle ne voulait plus le voir ! C’en était fait ! Il avait dépassé la mesure d’un tambour-major raisonnable.

Le pauvre diable était véritablement amoureux ; il le devint surtout, selon l’usage, quand il se vit dédaigné. Et dédaigné, pourquoi ? Pour cette stature qui d’abord lui avait valu ses plus belles conquêtes ! Il me rappelait le Phénix, si magnifique, mais qu’une tendre colombe plaignait de tout son cœur, disant : « Il est le seul de son espèce ! » Un de nos poètes contemporains parle fort bien, en quelque endroit, d’une grande âme malheureuse, qu’isole sa propre grandeur. Tel était Michel-Ange et tel était l’illustre et infortuné Tiste. Les femmes le prirent en horreur. Ainsi, l’amour l’abandonna d’abord ; on va voir comment la gloire le trahit, et quel fut, pour tout dire, son Waterloo.

Les clairons et les tambours du 600e, irrités des sévérités de leur tambour-major, exécutèrent contre lui un noir complot. La ville de X… s’en souviendra longtemps.

… Un soir d’été, je passais sous les arbres qui encadrent la place publique. Au coup de huit heures et demie, la retraite d’ordinaire faisait éclater son tintamarre au milieu de la place, et huit clairons, autant de tambours, partaient du pied gauche pour faire le tour de la ville, entraînant sur leur passage les troupiers en récréation et tous les gamins des rues. Ce soir là, un peu avant la demie, et sans songer que c’était l’heure de la retraite, je passais, dis-je, sous les arbres de la place au milieu de laquelle, dans l’ombre naissante du soir de juillet, je distinguai vaguement une colonne entourée d’une vasque. Aurait-on, pensai-je, érigé à mon insu, au cœur de ma ville natale, une fontaine nouvelle ? Il n’en était rien. La colonne, c’était Tiste, debout, long, maigre et mélancolique, appuyé sur sa haute canne. La vasque était figurée de loin, à mes yeux, par un cercle de bambins hauts comme sa botte et qui l’entouraient en silence, émerveillés de sa taille et surtout de sa solitude plus surprenante encore.

Tiste était seul.

Tiste était seul, car pour un tambour-major les petits enfants ne comptent pas, et Tiste n’avait autour de lui ni ses clairons, ni ses tambours !

Ses clairons et ses tambours s’étaient donné le mot, ce soir-là, et pour lui jouer un bon tour s’étaient jurés d’être absents à l’heure de la retraite. Tiste était donc seul sur la place, seul, droit, maigre et affligé, droit comme un peuplier et triste comme un saule. Les poètes Lamartiniens qui ont écrit des stances éplorées sur le désespoir, ignorent cependant les profondeurs de désespérance où descendit ce soir-là l’esprit de Tiste !…

De temps en temps, il tressaillait et regardait du côté par où il s’attendait à voir apparaître ses hommes… Soudain : « Grouchy ! » — C’était Blücher ! — … « Mes tambours ! »… C’étaient les cloches !

La demie tinta. Le son fut répété par l’église Saint-Ambroise, puis par la cathédrale, coup sur coup ; puis par l’horloge de l’Hospice militaire, enfin par celle de l’Hôtel de ville.

Tiste promena sur la place, envahie par la nuit, un regard suprême, et, ahuri, ne comprenant rien à son aventure, spectral et fantastique, enfiévré, ne sachant plus où il en était de la vie, ne comprenant plus rien même au peu qu’il avait coutume de comprendre, il leva sa canne, l’agita dans tous les sens avec des mouvements saccadés, et commandant une retraite invisible et inouïe, il partit du pied gauche pour le tour de ville habituel.