Les gamins hilares, sifflant et criant, avec des roulements imités et chantant une retraite ironique, suivirent en courant le héros qui marchait au pas. On eût dit Gulliver tambour-major à Lilliput.
Flâneurs, cochers, ouvriers, boutiquiers, la ville stupéfaite le regarda passer. La sous-préfète à son balcon appela le sous-préfet pour lui montrer ce spectacle sans précédent.
Le tambour-major rentra ainsi à la caserne, blême, l’œil hagard, la figure et le nez allongés, si amaigri par une heure de fièvre et d’horreur, qu’on l’eût dit plus grand que jamais.
Qu’allait-il arriver ? Les tambours et les clairons eurent chacun un mois de prison. Mais lui, Tiste ? Il n’eut à répondre de rien, parce que, visiblement malade, il se rendit à la visite le lendemain. Il ne put pas dire au major ce qu’il avait, mais on lui fit tirer la langue, et on l’envoya à l’infirmerie.
Le major et l’aide-major vinrent l’examiner le jour d’après. L’état de Tiste était pitoyable. Sa taille singulière empêcha qu’on ne fût apitoyé.
— Vous êtes long comme un jour sans pain ! lui dit le major qui voulait l’ausculter ; il s’en faut que mon oreille arrive à la hauteur de votre poitrine ! Couchez-vous !
Le géant se coucha.
Ses pieds dépassaient le lit, et cela d’un air si piteux, que le major et l’aide ne purent s’empêcher de rire. Les infirmiers ne purent réprimer l’hilarité communicative. Tiste était donc perdu : il ne pouvait pas être traité sérieusement.
— Savez-vous, lui dit le major (excellent homme court et trapu), savez-vous la cause de votre mal ?… C’est la croissance ! Vous reprendrez aujourd’hui votre service.
C’est la croissance ! De ce jour, la mélancolie de Tiste s’aggrava étrangement. Il ne mangeait plus ; il buvait à peine. Il maigrissait à faire peur, et, soit illusion, soit réalité, le fait est qu’il paraissait toujours plus gigantesque et toujours plus drôle à mesure qu’il devenait plus malade et plus malheureux.