LE CHEF-D’ŒUVRE
A Édouard Schuré.
I
En ce temps-là, nous avions vingt ans. Ce n’était pas aujourd’hui, messires. C’était autrefois.
Si vous croyez, mes pauvres amis, que les oiseaux de ce temps-là piaillaient de la même manière que ceux d’aujourd’hui, vous vous trompez, pauvres gens, du tout au tout, et franchement me donnez à penser que vous êtes hommes de décadence, n’ayant aucune idée précise sur la réalité des choses passées ni, conséquemment, des présentes.
C’était autrefois. Un beau temps ! où les moineaux chantaient comme des rossignols et peut-être mieux. Un temps, vous dis-je, qu’on ne reverra plus ! Ni vous, qui ne le vîtes jamais, ni moi qui l’ai vu, ni ceux qui viendront, personne ne le reverra !
Il y a, comme cela, des temps et des choses qu’on ne voit qu’une fois — et que beaucoup ne voient jamais.
II
La rose qui, hier matin, était fleurie sur son rosier de mai, Dieu lui-même ne la refera point. Elle fut, et c’est assez. Adieu, ma rose ! Bouche baisée, cœur flétri, amours passées, adieu printemps, jeunesse, adieu… Cours après l’eau courante ! Elle a passé comme l’heure. Ah ! quel joli visage elle avait, mon amoureuse, au temps d’autrefois, et comme gentiment elle le mirait dans l’eau, dans l’eau courante.
Elle a passé, l’eau qui court, prompte comme l’heure, et j’ai toujours cru — ma pauvre amoureuse — qu’au fil de l’eau avait couru notre jeunesse, emportée avec la rose que nos doigts, feuille par feuille, y jetaient, parmi les rires, les beaux rires de vingt ans.