III

En ce temps-là, nous étions jeunes ; et peintres, sculpteurs et poètes, quand l’hiver nous ramenait à la ville, après les séjours aux champs, le soir, tous les soirs, nous vivions attablés dans un cabaret triste, égayé par nos rires jeunes, par nos récits d’amour et de jeunesse, égayé par nos vingt ans.

Deux quinquets fumeux vainement répandaient la tristesse dans le cabaret de Mme Irène, nous avions vingt ans quand même, et cela, voyez-vous, des deux quinquets fumeux faisait deux soleils !

IV

— Bonsoir, madame Irène. — Bonsoir, Pierre, Paul, Antoine. — Votre bière est-elle bonne ? votre fille toujours jolie ? — De fille, mauvais plaisants, je n’ai que ma laide servante !… et pour de la bière, voilà ! — Buvons ! buvons comme des chantres ! — Que dis-tu de Rembrandt, Antoine ? — Un rapin, un mauvais rapin ! — Michel-Ange avait du génie ! — Pour son époque, oui, peut-être ! — … La Renaissance, c’est nous !

V

En ce temps-là, messeigneurs, nous ne parlions pas de décadence. Tous les matins, nous avions vingt ans de plus belle ; nous découvrions l’Amérique et la Hollande tous les matins ; et le baiser d’une belle fille nous faisait croire à l’avenir. Nous pensions qu’avant nous, personne n’avait su aimer. Ce que nous éprouvions étant nouveau pour nous, notre jeunesse nous semblait la jeunesse même du monde.

VI

On dit que cela est changé. A entendre les hommes mûrs, les jeunes d’à présent affirmeraient que le monde est vieux !

Je n’en crois rien, mes compères. Ceux qui disent pareille chose, n’ont plus vingt ans, et ils calomnient la jeunesse qui se moque d’eux, parfaitement !