XIV
De la statue d’Antoine, on en parlait souvent, toujours ; tous les jours.
On racontait qu’elle avait été vue par Laurence, une fille du quartier Latin, une brave fille au doigt tout noir de piqûres d’aiguille, une brave ouvrière qui aimait beaucoup l’amour, et un peu Antoine pour la magie de ses rêves d’artiste et pour ses vingt ans.
Quand elle l’avait vue, la statue était, disait-on, voilée ; emmaillotée de linges humides ; — elle faisait, là-dessous, un effet du diable !
— A qui, Laurence, en as-tu parlé ?
— De quoi ?
— De la statue d’Antoine ?
XV
Je voudrais voir, grondait Antoine, qu’elle en eût parlé à quelqu’un ! L’œuvre regarde l’ouvrier jusqu’à ce qu’il l’ait livrée aux hommes. De ma statue, j’en suis jaloux, jaloux, m’entendez-vous, — comme d’une femme ! Se dire : « C’est mon œuvre à moi. Je l’ai, là ! — et personne encore ne peut la voir. Elle éblouira un jour le monde. Des foules en feront le tour ! Mais, en ce moment, elle n’est qu’à moi, à moi seul, la fille de mon art ! » C’est croyez-moi, compagnons, une jouissance sans pareille, une joie sans égale, une incomparable volupté. L’artiste est l’homme sans rival lorsqu’il aime ce qu’il crée, et qu’il ne l’a pas livré encore à l’univers imbécile ! Oui, il n’est qu’un homme sans rival, c’est l’artiste à ce moment-là, avant qu’il se soit livré aux bêtes !