XVIII

— Enfants, disait alors Antoine, on voit bien que vous êtes jeunes, puisque le temps vous paraît long. Qu’est-ce qu’un jour dans la vie d’une année, qu’est-ce qu’un an dans la vie d’un homme, qu’est-ce qu’une vie d’homme, dans l’éternité ?

« L’œuvre de l’artiste est faite pour l’éternité. Exegi monumentum ære perennius. Les cités disparaissent. Les bustes vivent. Les villes sont englouties. Les statues reviennent de l’engloutissement. Il y a dans la perfection de la forme, dans l’inouï des contours, dans l’infinie impeccabilité de la ligne, — une puissance qui résiste à tout. Et celui qui travaille pour l’éternité marchanderait les années ! il produirait à la façon d’un rosier qui travaille, sans le savoir, à des charmes éphémères ! Dix ans, vingt ans, trente ans, un demi-siècle, je les mettrai, s’il le faut, à produire un chef-d’œuvre unique, mais tout en sera harmonieux. Pas un frisson de l’épiderme n’interrompra la symphonie du mouvement général. Chaque détail rappellera l’ensemble et l’ensemble évoquera Tout… oui Tout, tout ce qui entoure un homme qui court : la foule qui le regarde, la ville qui l’acclame, les cités voisines qui jalousent sa patrie, le monde qui apprendra sa gloire, la terre qu’il a sous les pieds, le ciel qu’il a sur la tête ! »

XIX

Ils étaient bien forcés de se taire, les petits jeunes imberbes, lorsqu’Antoine, avec ses cheveux rares mais longs et bouffants, passant sa main nerveuse de statuaire dans sa barbe, de statuaire aussi, parlait, comme on vient de le voir, en grand statuaire.

XX

Beaucoup d’entre nous furent deci delà poussés vers la fortune ou vers la misère. Beaucoup retournèrent au pays, planter choux et betteraves, oubliant l’art sacré.

XXI

Et quarante ans après — hier, mes camarades ! — je repassai, venant de faire le tour du monde, je revins, poussé par une curiosité de vieux, devant la petite boutique de Mme Irène.

XXII