Il y a, sur la place, une fontaine.
Du milieu d’un bassin rond s’élève une colonnette qui porte une vasque d’où l’eau, par quatre becs, tombe, tombe dans l’eau du bassin, sans cesse, avec un bruit gai, mais toujours gai, sans variation, sans changement, gai d’une gaieté sans âme, que rien n’émeut ; si monotone dans sa gaieté qu’on s’attriste à songer que rien ne peut le faire changer, que rien ne peut émouvoir aucune chose, ni le départ des morts qui, sous le drap noir, traversent la place de mon village pour aller au cimetière, ni l’arrivée des nouveau-nés qu’on va baptiser à l’église.
C’est une horloge aussi, la fontaine aux quatre becs ; elle semble indiquer les quatre saisons ; elle désigne le nord, le midi, le couchant et le levant. Elle bruit sans fin, comme bruissent les feuilles, comme les grenouilles et les cigales, comme les chants de l’église, comme le balancier, comme le marteau du père Martin… Pan, pan ! Les souliers s’usent, les hommes marchent. La besogne, qui toujours avance, n’est jamais finie.
V
Le père Martin a une femme, une femme de bon conseil, une brave femme qui économise. Le père Martin, le dimanche même, travaille, sans souci du curé : « Si je ne travaillais pas, monsieur le curé, je me griserais peut-être le dimanche ! » On ne l’a jamais vu gris, le père Martin. Il boit de l’eau. Il économise, toujours ; et sa femme, qui l’aime, est contente. Elle ne l’a jamais vu gris.
VI
A quoi rêve le père Martin, tout en tirant l’alène, tout en frappant du marteau ? C’est une chose étrange : il veut quitter l’échoppe. Il songe à la quitter.
De la place, les passants qui le regardent trouvent l’échoppe jolie, car la porte vitrée, aussi large que la boutique, est encadrée de verdure, et, là-dedans, sous les vitres, au milieu de son cadre de fleurs, le père Martin a l’air d’un portrait vivant, d’un fameux portrait, ma foi ! d’un de ces portraits de maître où le peintre a mis tant d’expression, tant de réalité, qu’on y devine toute la vie du personnage, ses habitudes d’esprit, sa pensée, toute sa vie, toute.
Toujours le même, comme un portrait peint, le père Martin vieillit en tirant l’alène. De temps en temps, à intervalles réguliers, il relève le nez, jette un coup d’œil sur la place où la fontaine coule, où les hommes marchent, où les souliers s’usent. « Bonjour père Martin ! » « Bonjour, bonjour ! » On passe, on s’éloigne… on repassera.