A quoi rêve le père Martin ? A quitter l’échoppe. Il en a assez. Il se sent vieillir. Et c’est précisément parce qu’il a assez, de l’échoppe, qu’il y reste, qu’il n’en bouge pas, qu’on l’y voit au travail si tôt, le matin, et si tard le soir, frappant du marteau ! Martin travaille pour ne plus travailler. Il a ses projets, Martin. Il économise. Pan, pan ! Toute une vie, il besognera, pour avoir, à la fin, quelques jours sans travail, les derniers, jours heureux où il changera de logis ! où il ne dira plus : « Entrez ! entrez, nous allons voir ça ! » ou bien : « C’est six francs sans marchander ! » ou bien : « Bonjour, bonjour ! » à tous les rouliers qui passent ! Alors, il aura un jardin, un jardin à lui, qu’il arrosera, qu’il bêchera, devant une maisonnette à lui, qu’il fera bâtir. Il a choisi déjà, dans sa pensée, l’emplacement de sa maisonnette ; elle sera à l’un des bouts du village, un peu loin de la grand’route où les hommes marchent, où les souliers s’usent. Il en a assez, le père Martin, de tirer l’alène et de frapper du marteau.

VIII

Et il sourit, le brave Martin, parce qu’il travaille et qu’il espère. Il est honnête, et l’on vient chez lui de bien loin. Il entasse de jolis écus, dans de vieilles bottes suspendues au plafond de son grenier. Tape, marteau ; coule, fontaine ; les petits ruisseaux, eh ! eh ! eh ! font, dit-on, les grandes rivières ; petit à petit, pan, pan, pan, l’oiseau fait son nid… Eh, eh, eh ! Et maintenant il arrive qu’en passant devant l’échoppe, on entend rire le père Martin. Il rit tout seul, à son joli rêve, à son jardinet, à sa maisonnette, construite où il sait bien : à l’un des bouts du village, un peu loin, oui, un peu loin de la grand’route, où les hommes marchent, où les souliers s’usent.

IX

— Holà ! père Martin ! nous avons donc pris un aide ?

— Ma foi, oui, comme vous voyez !

Ils sont deux maintenant dans l’échoppe, à tirer l’alène, un vieux et un jeune, à tirer l’alène et à frapper du marteau, à dire : « Bonjour » aux passants, à répondre aux pratiques. Ils sont deux dans le cadre de verdure, qui apparaissent aux passants comme un tableau du travail monotone, du travail éternel. Il y a un vieux et il y a un jeune. Le jeune apprenti est vigoureux. Le père Martin à vieilli. Sa femme, au fond de la boutique, sourit.

X

— Un aide, père Martin ! c’est déjà bien du changement dans votre vie !

— Du changement ? oh ! si peu ! Il y avait trop de pratiques !